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Le cabinet de lecture d'Alice

UNE VIEILLE MAITRESSE - JULES BARBEY D'AUREVILLY (1851)

Une vieille maîtresse est le premier grand roman publié de Jules Barbey d’Aurevilly. Paru en 1851, il marque l’entrée fracassante de l’écrivain sur la scène littéraire et annonce déjà les thèmes, les obsessions et le ton qui feront sa singularité : passion destructrice, fatalité amoureuse, scandale moral, fascination pour le mal, opposition entre chair et idéal. Roman d’amour autant que de damnation, Une vieille maîtresse raconte l’histoire d’un homme partagé entre une passion ancienne, violente et quasi démoniaque, et un mariage récent fondé sur la pureté, la religion et l’ordre social. L’ouvrage fait scandale à sa parution et demeure aujourd’hui l’un des textes les plus célèbres de Barbey.

Barbey d’Aurevilly écrit Une vieille maîtresse dans un contexte de tensions morales et politiques : la France du milieu du XIXᵉ siècle est traversée par un retour à l’ordre moral après les secousses révolutionnaires, tandis que le romantisme littéraire évolue vers des formes plus sombres et provocatrices. Le roman paraît en 1851, sous la Deuxième République, et choque immédiatement par son amoralité apparente, son érotisme latent, son refus de toute leçon édifiante. Barbey, catholique fervent mais esprit profondément paradoxal, revendique une littérature qui montre le mal sans l’excuser ni le corriger, convaincu que la grandeur tragique naît précisément de cette lucidité.

Le récit s’ouvre sur une scène mondaine : Ryno de Marigny, jeune aristocrate élégant et mystérieux, s’est récemment marié à Hermangarde, une jeune femme pieuse, douce et innocente. Le couple semble incarner l’idéal social et moral. Mais très vite, le lecteur découvre que Ryno est hanté par une passion ancienne et inextinguible : Vellini, une femme plus âgée que lui, étrangère, sensuelle, indépendante, scandaleuse — une figure de feu et de chair. Le roman repose sur un long récit rétrospectif, au cours duquel Ryno raconte à un ami l’histoire de cette liaison passée : une relation orageuse, violente, marquée par la domination, la jalousie, la souffrance et l’addiction réciproque ; un amour qui résiste à toutes les ruptures, à toutes les tentatives de fuite ou de normalisation. Malgré son mariage, Ryno ne parvient pas à se libérer de l’emprise de Vellini. La passion, que l’on croyait ancienne, renaît et triomphe dans l’ombre, scellant un destin où l’ordre social et la morale sont vaincus par la force obscure du désir.

Avec Une vieille maîtresse, Barbey d’Aurevilly ne cherche ni à moraliser ni à absoudre. Son projet est plus radical : montrer la passion comme une force souveraine, irréductible à toute morale. Le roman explore la tyrannie du désir amoureux ; l’impuissance de la volonté face à certaines passions ; la coexistence paradoxale de la foi et du péché ; l’idée que certaines âmes sont vouées à la chute. Barbey affirme ainsi que le mal n’est pas toujours choisi : il est parfois subi, comme une fatalité inscrite dans la chair et le tempérament.

Le style de Barbey d’Aurevilly est immédiatement reconnaissable : prose dense, élégante, aristocratique, parfois volontairement emphatique ; goût pour les phrases longues, sculptées, chargées de tension ; lexique raffiné, sensuel, parfois violent ; narration dominée par l’analyse psychologique et morale. Le ton est tragique, au sens classique ; sombre, passionné, souvent cruel ; empreint d’une ironie grave et d’un pessimisme profond sur la nature humaine. Barbey ne décrit pas longuement les scènes charnelles : il les suggère, les charge d’une intensité presque métaphysique.

À sa parution, Une vieille maîtresse provoque un scandale immédiat. Charles Baudelaire, fervent admirateur de Barbey, salue la puissance du roman et voit en Vellini une figure majeure de la passion moderne. Sainte-Beuve, plus réservé, reconnaît le talent de l’écrivain mais reproche à l’œuvre son goût pour l’excès et la provocation morale. Une partie de la critique juge le roman immoral, choquant, voire dangereux pour les mœurs. Avec le temps, le jugement évolue : le roman est aujourd’hui considéré comme l’un des grands romans de la passion au XIXᵉ siècle ; Vellini est souvent rapprochée des grandes figures féminines fatales de la littérature européenne ; Barbey est reconnu comme un écrivain inclassable, à la croisée du romantisme, du réalisme et du symbolisme.

Une vieille maîtresse occupe une place essentielle : Il s’agit du roman fondateur de Barbey romancier ; il annonce les thèmes majeurs des Diaboliques (1874) : femmes fatales, scandale, péché, fascination pour le mal ; il pose les bases de son esthétique : aristocratie, passion, catholicisme paradoxal, refus du réalisme plat. Ce roman fait de Barbey une figure à part dans la littérature française, admirée par Baudelaire, Huysmans, Bloy, et plus tard par certains écrivains décadents.

Ma conclusion

Une vieille maîtresse est un roman brûlant et dérangeant, qui refuse toute consolation morale. Barbey d’Aurevilly y peint l’amour non comme une élévation, mais comme une force fatale, capable de détruire les êtres les plus respectables et les institutions les plus sacrées. Œuvre de scandale hier, œuvre classique aujourd’hui, elle demeure l’un des textes les plus puissants sur la passion amoureuse — cette passion qui ne vieillit pas, ne s’apaise pas, et ne meurt jamais vraiment.

Le début

Une nuit de février 183., le vent sifflait et jetait la pluie contre les vitre d’un appartement, situé rue de Varennes et meublé avec toutes les mignardes élégances de ce temps d’égoïsme sans grandeur. Cet appartement – boudoir dessiné en forme de tente – était gris de lin et rose pâle, et il était aussi chaud, aussi odorant, aussi ouaté que l’intérieur d’un manchon. C’était le boudoir d’une femme qui n’avait jamais boudé infiniment, mais ne boudait plus du tout, - de la vieille marquise de Flers. Une petite table en laque de Chine, couverte de porcelaine du Japon, était placée devant un large feu qui achevait de se consumer en braise ardente. La théière ouverte attendait l’infusion parfumée. La bouilloire d’argent bruissait… rêveur murmure qu’a chanté Wordsworth, le lakiste*, quoique ce ne fut pas le bruit d’un lac…

* Lakiste : Mouvement poétique romantique anglais – aussi appelé Ecole des Lacs – qui se caractérise par l'amour de la nature et l'analyse des sentiments.
 

UNE VIEILLE MAITRESSE - JULES BARBEY D'AUREVILLY (1851)
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