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Le cabinet de lecture d'Alice

DU COTE DE CHEZ SWAN (LA RECHERCHE 1) - MARCEL PROUST (1913)

Proust est un de mes grands chouchous. Pas très facile à lire (longues phrases, multiples digressions), j’ai comme tout le monde dû être très attentive lors de ma première lecture. Mais je suis tombée sous le charme. Son utilisation magistrale de la langue française, la précision de ses descriptions… on en veut encore et encore. Proust, c’est addictif. Plus on le lit, plus on a envie de le relire au plus vite.

Du côté de chez Swann est le premier volume du vaste roman en sept tomes À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, publié à compte d’auteur le 14 novembre 1913 après avoir été refusé par plusieurs maisons d’édition parisiennes.

Proust a commencé à rédiger la première partie, Combray, de façon suivie autour de 1909. Son projet d’ensemble, qu’il poursuivra jusqu’à sa mort en 1922, est de comprendre et de transcrire la mémoire, le temps, la sensibilité humaine et la vie intérieure. L’incipit célèbre « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » est devenu un symbole de ce travail sur le souvenir et l’identité littéraire.

Le roman se compose de trois grandes parties :

1. Combray

Le narrateur se remémore son enfance à Combray, ses nuits d’insomnie où il attend le baiser de sa mère avant de dormir, ses promenades familiales, et les impressions sensorielles qui réveillent des souvenirs enfouis.

2. Un amour de Swann

C’est un roman dans le roman : il raconte, avant la naissance du narrateur, l’histoire du mondain Charles Swann, pris dans une passion obsessionnelle pour Odette de Crécy, une femme à la réputation trouble. Sa jalousie et sa dépendance affective deviennent une « maladie » qui montre le lien entre amour, image mentale et souffrance.

3. Noms de pays : le nom

Le narrateur adulte se tourne vers ses propres émotions et désirs et réfléchit sur l’échec, la nostalgie et les images du passé qui traversent sa vie. Le titre peut sembler énigmatique, mais il est profondément lié à la manière dont Proust explore les relations entre mots, imagination et désir. Dans cette partie, le narrateur médite sur des noms de lieux lointains, qui entraînent sa pensée loin du quotidien et deviennent des objets de rêve ; il projette sur ces noms un désir, une attente, jusqu’à se sentir malade à l’idée d’un voyage qui, finalement, ne se fera pas ; il découvre que le nom peut capturer tout un monde imaginaire, souvent plus fort que l’expérience réelle du lieu. Ainsi, « le nom » n’est pas seulement un mot, mais un foyer de représentations, de désirs, de souvenirs. Plus généralement dans À la recherche du temps perdu, Proust montre à quel point les mots, les noms et les images mentales peuvent renfermer des mondes entiers de sens et de mémoire. Dans ce sens, cette troisième partie fonctionne comme une préfiguration de thèmes majeurs de l’œuvre entière : comment la mémoire involontaire, l’imagination et le langage s’entrelacent pour constituer notre expérience du temps et du monde.

Proust ne cherche pas à offrir une intrigue linéaire classique mais une exploration profonde du temps, de la mémoire et de la conscience. Il abandonne souvent l’action traditionnelle au profit d’une introspection psychologique et sensorielle : les sensations, les émotions et les associations mentales construisent le récit.

Son style est célèbre pour ses phrases longues, complexes et musicales ; une focalisation sur la subjectivité du narrateur ; une écriture qui traduit le flux de conscience, les détails perceptifs et les connexions involontaires de la mémoire. Proust tente, dans ce style, de montrer comment le souvenir involontaire (comme la fameuse madeleine trempée) peut faire remonter des moments entiers du passé à la conscience.

À sa première publication en 1913, Du côté de chez Swann est accueilli de manière mitigée : certains critiques de la Nouvelle Revue Française jugent qu’il ne s’agit pas d’un roman mais d’un « poème de prose obsessionnel ». Avec le temps, l’œuvre est reconnue comme une des plus grandes contributions à la littérature moderne. Elle a influencé la manière dont on perçoit la mémoire, la psychologie et le temps dans la fiction.

Ce premier tome pose les principes structurants de La Recherche : thèmes de la mémoire, de l’amour, de la société, du temps et de l’art. Proust y installe aussi de nombreux personnages et motifs qui reviendront ou seront développés dans les volumes suivants, comme l’exploration du monde aristocratique des Guermantes ou les méditations sur la création artistique.

Ma conclusion

Du côté de chez Swann est bien plus qu’un roman : c’est une expérience de lecture, une plongée intime dans la conscience, la mémoire et l’art de ressentir. D’une grande finesse psychologique, d’une prose d’une richesse incomparable, cette œuvre a transformé la littérature du XXᵉ siècle et demeure une source inépuisable d’admiration. Quand on est sensible à la beauté des mots et à la profondeur humaine, c’est un sommet de la création littéraire et un plaisir que l’on n’a de cesse de renouveler encore et encore.

Le début

Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à  peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors ». Et, une demi-heure après la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsychose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’était libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure…

DU COTE DE CHEZ SWAN (LA RECHERCHE 1) - MARCEL PROUST (1913)
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