8 Août 2026
Les amours interdites est un roman écrit entre 1950 et 1953 et publié au Japon en 1953. Mishima a résumé son projet littéraire ainsi : « J’ai formé le projet insolent de transformer mon tempérament en un roman et d’ensevelir le premier dans le second ».
C’est l’un des premiers romans de Mishima où il aborde explicitement la sexualité, la beauté et les rapports entre hommes dans le Japon de l’après-guerre, une période où ces thèmes sont largement occultés dans la littérature dominante. Sa rédaction s’inscrit dans la période créative qui suit son premier succès Confessions d’un masque, lui aussi marqué par des éléments autobiographiques.
L’histoire tourne autour de Shunsuké, un écrivain vieillissant, amer et célèbre, qui rencontre Yuichi Minami, un jeune homme d’une beauté extraordinaire. Fasciné par lui, Shunsuké noue un pacte singulier : il aide Yuichi à se découvrir et à accueillir sa sexualité ambiguë, tout en l’incitant à épouser Yasuko, la femme dont Shunsuké lui-même est amoureux. Grâce à ce mariage sans amour, Shunsuké pense manipuler Yuichi comme un personnage de roman, exploitant sa beauté et sa sexualité comme des outils de revanche contre les femmes qu’il dit haïr et qui l’ont blessé tout au long de sa vie.
Yuichi traverse alors le monde homosexuel caché de Tokyo, fait d’aventures, de bars, de maîtres chanteurs et de prostitués, et découvre une liberté sensuelle tout en restant vulnérable, aussi impuissant face à l’amour que les femmes qu’il est censé affronter.
Mishima ne cherche pas simplement à narrer une histoire d’amour interdite. Son projet est profondément philosophique et autobiographique :
* explorer la tension entre beauté et vieillesse, jeunesse et déclin, et la manière dont l’écrivain perçoit ces pôles opposés
* exposer les rapports complexes entre sexualité, société et norme sociale dans le Japon d’après-guerre, notamment la répression et le tabou entourant l’homosexualité
* mettre en scène le rapport entre l’artiste et sa création, la manipulation et la domination des autres comme une métaphore de la création artistique elle-même.
Le style de Mishima est lyrique, psychologique et parfois provocant. Les passages descriptifs sont souvent riches en images évocatrices, mêlant sensualité et réflexions philosophiques sur l’esthétique, la jeunesse et la mort. Le ton varie du cruel à l’introspectif : l’auteur dissèque les passions humaines avec une franchise parfois dérangeante, mais toujours avec une profondeur littéraire remarquable.
La réception des Amours interdites a été contrastée. Certains critiques littéraires l’ont salué comme une œuvre audacieuse et profondément observatrice de la condition humaine et de la société d’après-guerre. Un critique anglophone écrit ainsi que c’est une œuvre « mordante, intellectuellement provocante, et remplie d’érotisme glacé », digne de l’attention d’un lecteur exigeant. D’autres critiques notent que certains personnages ou comportements peuvent apparaître difficiles ou dérangeants, et que la misogynie affichée du protagoniste principal peut gêner certains lecteurs. La critique de Kirkus Reviews souligne la puissance évocatrice de l’écriture malgré sa densité morale et sa nécessité d’attention soutenue. La diversité des avis montre que ce roman ne laisse pas le lecteur indifférent mais qu’il demande une lecture réfléchie et engagée.
Les amours interdites occupe une place particulière chez Mishima : c’est l’un de ses premiers romans “longs” à explorer de manière frontale la sexualité et la psychologie des désirs humains. Il s’inscrit dans une série d’œuvres où l’auteur mêle esthétique, introspection et culture japonaise moderne. Bien qu’il ne s’agisse pas de son œuvre la plus célèbre (comparé à Le Pavillon d’or ou à la tétralogie de La Mer de la fertilité), ce roman constitue une pierre angulaire de sa réflexion littéraire personnelle, annonçant ses préoccupations suivantes autour de la beauté, de la mort et du rôle de l’artiste.
Ma conclusion
Les amours interdites est une œuvre majeure de Mishima : complexe, dérangeante parfois, toujours riche d’enseignements sur la nature humaine. Elle explore sans faux-semblants les thèmes de la beauté, de l’âge, de l’homosexualité et de la condition artistique avec une prose à la fois vigoureuse, lyrique et implacable. Pour un lecteur passionné, ce roman offre une plongée fascinante dans l’univers émotionnel et intellectuel de l’un des plus grands écrivains japonais du XXᵉ siècle : un livre qui, loin de se contenter de raconter une histoire, interroge constamment, page après page, notre rapport aux passions et aux normes humaines, et qui mérite de figurer parmi les œuvres essentielles de Mishima que l’on relit encore et encore avec admiration.
Le début
Au fur et à mesure de ses visites, Yasuko se montrait si familière avec lui qu’elle osait même parfois s’asseoir sur les genoux de Shunsuké, lorsqu’il se reposait sur une chaise longue de rotin, dans le jardin. Cela faisait plaisir à Shunsuké. C’était en plein été. Le matin, Shunsuké refusait les visiteurs. C’est à cette heure-là qu’il travaillait quand le cœur lui en disait. Lorsqu’il ne se sentait pas d’humeur à se mettre au travail, il écrivait des lettres, sinon il faisait placer sa chaise longue dans le jardin, à l’ombre des arbres : il s’y allongeait pour lire, il paressait, sa lecture du moment posée sur ses genoux, il sonnait la bonne pour qu’elle lui apportât du thé ou, si pour une raison quelconque, il n’avait pas dormi suffisamment la nuit précédente, il somnolait un instant, en ramenant à son cou la couverture qui enveloppait ses genoux. Il avait déjà soixante-cinq ans, mais il n’avait aucun passe-temps digne de ce nom.