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Le cabinet de lecture d'Alice

LA ROUTE DE LOS ANGELES - JOHN FANTE (1933, publié en 1985)

La Route de Los Angeles est le premier roman écrit par John Fante, rédigé en 1933 alors qu’il n’a que vingt-quatre ans. Jugé trop violent, trop cru et trop subversif, le manuscrit est refusé par les éditeurs de l’époque et restera inédit pendant plus de cinquante ans. Il ne sera publié qu’en 1985, deux ans après la mort de l’écrivain. Le roman constitue pourtant la matrice de toute l’œuvre future de Fante et la première apparition de son alter ego littéraire, Arturo Bandini.

Le roman suit Arturo Bandini, jeune Italo-Américain arrogant, colérique et habité par une ambition littéraire démesurée. Il travaille dans une conserverie de poissons, méprise ses collègues, hait la médiocrité qu’il perçoit autour de lui et rêve de gloire intellectuelle. Incapable de s’intégrer socialement, Bandini oscille entre exaltation mégalomane et profonde misère morale. Le récit ne suit pas une intrigue classique, mais décrit une dérive intérieure faite de rage, de fantasmes, de frustrations et d’élans grandioses vers l’écriture.

Avec La Route de Los Angeles, John Fante cherche à dire la vérité brute de l’expérience intérieure d’un jeune homme pauvre, révolté et assoiffé de reconnaissance. Il refuse toute idéalisation : l’ambition artistique est montrée comme violente, narcissique et parfois grotesque. Fante explore la rage sociale, le sentiment d’exclusion, la lutte entre orgueil et humiliation, et le désir quasi mystique d’écrire.

Le style est direct, oral, brutal, parfois  grossier, volontairement choquant. Le ton oscille entre la fureur, l’ironie, l’autodérision et une forme de lyrisme rageur. Fante écrit à hauteur d’homme, sans filtre, avec une énergie presque anarchique. Ce roman est le plus excessif et le plus sombre du cycle Bandini, dépourvu encore de la tendresse et de l’humour qui adouciront les œuvres suivantes.

À sa parution tardive, le roman est reconnu comme un texte fondateur. Charles Bukowski y voit une œuvre essentielle et écrit : « Fante était mon dieu. La Route de Los Angeles est une explosion de vérité. » Le critique Dan Wakefield parle d’« un livre féroce, dérangeant, mais indispensable pour comprendre la naissance d’une voix majeure ». D’autres soulignent son caractère prophétique, annonçant une littérature américaine plus brute et plus viscérale.

Bien que publié après sa mort, La Route de Los Angeles occupe une place centrale dans l’œuvre de Fante. Il est le point de départ du cycle Arturo Bandini, qui se poursuivra avec Bandini, Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill. Ce roman montre l’écrivain à l’état sauvage, avant toute concession, et éclaire l’évolution ultérieure de son style.

On peut se demander pourquoi le livre porte ce titre car le personnage central habite déjà Los Angeles. En fait, il vit dans un quartier du sud, portuaire, pauvre, populaire. Los Angeles évoque plutôt les riches milliardaires et les maisons cossues de Hollywood, Beverly Hills ou encore Bel Air. La route de Los Angeles est donc celle de San Pedro jusqu’au cœur de la ville, qui représente la réussite, ce à quoi aspire désespérément Arturo. C’est une trajectoire intérieure, un désir, une quête d'identité.  

Ma conclusion

Roman incandescent, excessif et souvent dérangeant, La Route de Los Angeles est un cri de jeunesse, un acte de naissance littéraire. S’il n’est pas le plus accessible de John Fante, il en est sans doute le plus radical. Par sa sincérité violente et son énergie brute, il offre une plongée saisissante dans l’âme d’un écrivain en devenir et confirme John Fante comme l’un des grands témoins de la rage et du rêve américains. Il est court (200 pages) mais furieusement provocant.

Le début

J’ai dû faire de nombreux boulots dans le port de Los Angeles parce que ma famille était pauvre et que mon père était mort. Peu après la fin du lycée, j’ai commencé comme terrassier. Le soir j’avais tellement mal au dos que je ne parvenais pas à dormir. Nous creusions un trou dans un terrain vague, il n’y avait pas d’ombre, le soleil tapait droit sur nous d’un ciel sans nuages, et j’étais au fond du trou à creuser avec deux malabars qui adoraient ça ; ils riaient et plaisantaient sans arrêt, ils riaient et fumaient du tabac fort.  Quand j’ai démarré sur les chapeaux de roue, ils ont rigolé et dit qu’avec le temps j’apprendrais une ou deux choses. Au bout d’un moment, la pioche et la pelle se sont mises à peser dans ma main, j’ai léché les ampoules crevées de mes doigts en maudissant ces hommes. Un midi où j’étais épuisé, je me suis assis et j’ai regardé mes mains. Pourquoi ne plaques-tu pas ce boulot avant qu’il ne te tue, j’ai pensé ? Alors je me suis levé et j’ai fiché ma pelle la terre…

LA ROUTE DE LOS ANGELES - JOHN FANTE (1933, publié en 1985)
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