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Le cabinet de lecture d'Alice

TESS D'URBERVILLE - THOMAS HARDY (1891)

Tess d’Urberville est un roman de l’écrivain anglais Thomas Hardy, publié d’abord en feuilleton en 1891, puis en volume la même année. L’auteur lui donne un sous-titre volontairement provocateur : A Pure Woman Faithfully Presented (« Une femme pure fidèlement représentée »), qui annonce d’emblée l’enjeu moral et polémique de l’œuvre.

Considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre du roman anglais, Tess d’Urberville est à la fois un roman social, tragique et profondément humaniste. Il met en scène le destin d’une jeune paysanne broyée par les conventions morales, les inégalités de classe et une fatalité implacable.

Thomas Hardy écrit Tess d’Urberville dans un climat de désillusion profonde. Il assiste à la disparition progressive du monde rural traditionnel sous l’effet de l’industrialisation, et s’indigne de la rigidité morale de l’Angleterre victorienne, particulièrement en matière de sexualité féminine.

Le roman rencontre de grandes difficultés avant sa publication. Les éditeurs jugent le sujet scandaleux et exigent des coupes, notamment concernant l’épisode central de la relation entre Tess et Alec d’Urberville, que Hardy considère comme un viol, mais que la morale de l’époque refuse de nommer ainsi. Hardy cède partiellement pour être publié, avant de rétablir plus tard son texte selon son intention première.

Tess Durbeyfield est une jeune paysanne vivant avec sa famille dans la campagne du Wessex, région fictive inspirée du sud-ouest de l’Angleterre. Son père découvre qu’ils seraient les descendants d’une ancienne lignée noble, les d’Urberville. Pleine de scrupules mais obéissante, Tess est envoyée chez de riches « parents » afin de tirer avantage de cette filiation supposée. Elle y rencontre Alec d’Urberville, homme autoritaire et manipulateur, qui abuse d’elle. Profondément marquée, Tess retourne chez les siens, donne naissance à un enfant qui meurt peu après, puis tente malgré tout de reconstruire sa vie.

Elle trouve un temps le bonheur auprès d’Angel Clare, jeune homme idéaliste qui l’aime sincèrement. Mais lorsqu’elle lui révèle son passé, Angel, incapable de dépasser ses principes moraux, l’abandonne. Livrée à la misère, Tess est peu à peu acculée à un destin tragique, jusqu’à un dénouement d’une grande violence symbolique.

Avec Tess d’Urberville, Thomas Hardy entend dénoncer :

* l’hypocrisie de la morale victorienne,

* la sévérité disproportionnée exercée sur les femmes,

* l’injustice sociale fondée sur la naissance et la classe,

* l’écrasement de l’individu par des forces supérieures : société, hasard, destin, nature.

Il affirme avec force que la véritable pureté est intérieure et morale, non sociale. Tess, malgré tout ce qu’elle subit, demeure pour lui irréprochable.

Le style de Thomas Hardy se distingue par : une écriture descriptive puissante, notamment dans les paysages ruraux, un ton tragique et compatissant, une forte dimension symbolique (la nature, le temps, la fatalité), une narration omnisciente empreinte de mélancolie et d’ironie discrète.

La nature joue un rôle essentiel : elle accompagne les personnages, reflète leurs états d’âme et souligne l’indifférence du monde face à la souffrance humaine.

À sa parution, Tess d’Urberville provoque un véritable scandale. De nombreux critiques victoriens dénoncent un roman jugé immoral. Margaret Oliphant, critique influente, reproche à Hardy de présenter une héroïne « déchue » comme vertueuse. Des journaux conservateurs condamnent le sous-titre, considéré comme une provocation inacceptable. À l’inverse, plusieurs écrivains et critiques saluent l’audace morale du roman : George Moore admire la sincérité et la force tragique du personnage de Tess. Plus tard, D. H. Lawrence verra en Tess l’une des plus grandes héroïnes de la littérature anglaise. Avec le temps, le roman s’impose comme un classique incontournable, reconnu pour sa modernité et sa profondeur humaine.

Tess d’Urberville occupe une place centrale dans l’œuvre de Hardy. Le scandale qu’il suscite contribue au découragement de l’auteur, qui abandonnera progressivement le roman après Jude l’obscur pour se consacrer presque exclusivement à la poésie.

Le livre s’inscrit dans le cycle des grands romans du Wessex (Loin de la foule déchaînée, Le Maire de Casterbridge), tout en portant à son paroxysme la vision tragique et pessimiste de Hardy.

Mon avis

Tess d’Urberville est un roman bouleversant, d’une lucidité implacable et d’une profonde humanité. En donnant à son héroïne une dignité absolue face à l’injustice, Thomas Hardy signe un réquisitoire intemporel contre les morales oppressives et l’aveuglement social. Plus d’un siècle après sa publication, Tess continue d’émouvoir, de révolter et d’interroger. Elle demeure l’une des figures les plus poignantes de la littérature universelle : une femme brisée par le monde, mais jamais vaincue dans son âme. Pauvre, pauvre Tess…

Le début

Un soir de la fin de mai, un homme d’un certain âge s’en retournait à pied de Shaston au village de Marlott, dans le val voisin de Blackmoor. Ses jambes vacillantes le faisaient obliquer légèrement vers la gauche. De temps en temps il semblait, par un vigoureux hochement de tête, confirmer une opinion, bien qu’il ne pensât à rien en particulier. Un panier à œufs vide était suspendu à son bras ; le poil de son chapeau était tout hérissé et la marque du pouce se voyait sur le bord. Il croisa un pasteur âgé, à califourchon sur une jument grise, qui, tout en chevauchant, fredonnait d’un air distrait.

- Bien le bonsoir, dit l’homme au panier.

- Bonsoir, sir John, dit le pasteur.

Le piéton fit un ou deux pas, puis s’arrêta, puis se retournant :

- Faites excuses, monsieur : mais au dernier jour de marché nous nous sommes rencontrés sur cette route, à peu près à cette heure-ci, et j’ai dit : Bonsoir, et vous m’avez répondu : Bonsoir, sir John, comme aujourd’hui.

- Oui, dit le pasteur.

- Et une autre fois, avant, il y a près d’un mois.

- Cela se peut.

- Alors pourquoi donc que vous m’appeliez tout le temps sir John quand je suis tout bonnement Jack Durbeyfield, le revendeur…

TESS D'URBERVILLE - THOMAS HARDY (1891)
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