Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le cabinet de lecture d'Alice

PROTECTION EN HAUT LIEU

Jacques et Marianne s’installèrent à la table qui leur avait été réservée dans un coin intime du restaurant le plus cher de la ville ; intime, certes, mais tout au fond de la salle, ce qui les obligeait à traverser toute la pièce et d’être le point de mire des autres clients pendant quelques minutes. Ils dînaient là assez régulièrement et le chef venait les saluer personnellement à chaque fois. Pendant leur chemienement depuis l’entrée jusqu’à la place qui leur avait été attribuée, et comme à chaque fois, le bruit des conversations s’était considérablement abaissé et jacques savait que l’on commentait ses derniers succès boursiers et que l’on admirait la beauté stupéfiante de sa compagne.

Jacques Garnier était extrêmement fier du couple qu’il formait avec cette femme splendide, sorte de princesse orientale aux longs cheveux d’ébène, tombant en volutes souples jusqu’au creux de ses reins, au visage parfait illuminé par des yeux couleur d’améthyste, cernés de khôl. Jacques réussissait tout ce qu’il entreprenait, il avait amassé une fortune si considérable qu’il en oubliait les détails, il pouvait avoir les plus belles voitures du monde, les femmes les plus extraordinaires et il aimait ça. Elegant, séduisant, richissime, réputé pour le génie de ses transactions et la santé insolente des entreprises qu’il dirigeait, il sortait depuis deux mois avec Marianne, véritable joyau, et il éprouvait un sentiment de satisfaction totale quand les autres les observaient envieux, jaloux, frustrés.

Il avait toujours gagné, partout, et il le devait à sa seule force de ses multiples talents et de son travail de forcené. Du moins c’était ce qu’il pensait. Il aimait à se dire qu’il n’était pas un de ces fils à papa qui n’avait rien prouvé, rien fait, rien accompli, comme nombre de ses amis. Ses parents étaient des gens modestes, mais dès l’enfance, Jacques s’était révélé brillant à l’école et ses professeurs l’avaient encouragé à faire de grandes études, implorant ses parents de le laisser aller jusqu’au Bac, puis de l’inscrire à l’universisté, alors qu’eux auraient préféré que leur fils apprenne un bon métier, un vrai, plombier, ou maçon, quelque chose qui vous assure de trouver un travail toute votre vie. Ils avaient pu obtenir des Bourses pour satisfaire ce qu’ils considéraient comme un caprice. Etudiant, il avait travaillé dur, jour et nuit, pour leur montrer que ce n’en était pas un; il ne ratait jamais aucun cours, révisait ses notes et lisait quantité d’ouvrages spécialisés qu’il résumait en fiches ; le soir il gagnait sa vie en tant que garçon de café. Rapidement pourtant, il voulut quitter la fac ; il avait l’impression d’en savoir assez, il pourrait otujours continuer à s’instruire en autodidacte ; il n’avait plus envie de traîner sur les bancs, avec des camarades peu ambitieux, qui entendaient bien profiter de leur vie d’étudiant, gentiment entretenu par papa maman, il avait envie de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, et de monter tout de suite sa première affaire. Les banquiers avaient suivi ce jeune homme séduisant, sérieux et précis, envoûtés par son éloquence, ses connaissances, séduits par son enthousiasme.

Vingt ans plus tard, Jacques comptait parmi les hommes les plus riches du pays, possédait quinze entreprises, employait vingt-mille personnes de par le monde et on parlait souvent de lui dans la presse, non pas seulement pour ses succès commerciaux et ses investissemtn judicieux, mais aussi parce qu’il participait à de grandes œuvres de bienfaisance et jouait les mécènes pour quelques artistes. La discrétion n’était pas son fort. Il se sentait puissant et il aimait que cela se sale faire savoir. Il était de toutes les soirées mondaines, on le rencontrait dans toutes les boîtes de nuit à la mode, et il passait ses vacances sur la côte d’azur, pas très loin de Saint-Tropez, dans une villa fastueuse où il organisait des fêtes célèbres dans tout le pays.

La politique était désormais le seul aspect de la vie publique qu’il ne connaissait pas et il entendait bien se lancer sur ce nouveau terrain de jeux, persuadé qu’il y rencontrerait le même succès que pour toutes ses autres affaires. Lesquelles tournaient désormais pratiquement sans lui car il avait placé à leur têtes des hommes efficaces et sans pitié, comme lui. Il s’ennuyait donc et au lieu de créer de nouvelles firmes, ce qui devenait lassant, il s’imaginait président de la république. Pourquoi pas ?

- Une petite coupe pour commencer, Madame ? Et un bourbon pour Monsieur ? Comme d’habitude ?

- Volontiers, Georges, volontiers.

Marianne, outre sa beauté et contrairement à ce que laissaient entendre les magazines de potins, jaloux et médisants, possédait de nombreuses qualités qui faisaient d’elle une femme délicieuse et rendaient sa compagnie fort agréable. Beaucoup plus jeune que lui, pétillante, charmante, spirituelle, cultivée, elle représentait un idéal féminin remarquable et remarqué, qui lui permettait de briller encore plus en société. Il se demandait parfois s’il ne devrait pas l’épouser. Il rêvait de noces somptueuses, robe Chanel, château princier, invités célèbres, le tout abondamment photographié dans la presse spécialisée, puis des reportages réguliers et charmants sur leur voyage de noces, puis sur leur couple glamour, posant avec d’adorables bambins qui auraient les fossettes de leur papa et les yeux d’améthyste de leur maman.

Mais pour cela, il aurait fallu divorcer et il avait encore quelques hésitations à ce sujet. D’abord parce qu’il demeurait très attaché à sa femme légitime, mais aussi parce que cela pourrait abîmer son image. Qu’il eût une maîtresse passait partout comme une situation somme toute assez normale, mais divorcer pour en épouser une autre, c’était quelque peu vulgaire. Mais s’il voulait se lancer dans la politique, il allait falloir prendre une décision. Qui aimerait-on voir à son bras ?

Sarah, sa femme légitime, n’avait jamais aimé les manifestations publiques, les sorties, les paparazzis. Réservée et solitaire, elle détestait faire la une des journaux et se préférait en jean et tee-shirt plutôt qu’en tailleur Dior. Depuis des années maintenant, elle laissait avec soulagement les mondanités aux Concubines, comme elle surnommait les maîtresses de son mari, les unes après les autres, qui ne restaient jamais bien longtemps favorites. Elle restait l’épouse officielle, et cette sécurité affective, financière et sociale lui convenait très bien. Il pouvait bien avoir autant de petites amies qu’il voulait, du moment qu’elle restait sa femme et qu’il lui témoignait le respect dû à ce rang. Il le savait et il y avait fort à parier que, toute timide qu’elle était, elle se révèlerait féroce et intraitable s’il prononçait le mot divorce. Or, de sordides histoires d’adultère, de querelles et de pensions alimentaires feraient très mauvais genre dans les journaux. Il avait cru qu’elle le quitterait quand la presse avait sorti, quelques années auparavant, des photos de lui et de sa première maîtresse, mais elle lui avait expliqué tranquillement que ça lui était parfaitement égal, du moment qu’il ne les promenait qu’à l’extérieur, car elle ne laisserait aucune autre prendre sa place et dormir dans son lit.

- Tu emmènes tes putains où tu veux, quand tu veux, mais JAMAIS dans mon lit, dans cette maison, tu entends ? Et si tu devais déroger à cette règle ou envisager une séparation, tu n’imagines même pas les horreurs que je raconterai sur toi à tes filles et à ton cher public.

- Je n’envisage pas de séparation, Sarah, sois tranquille.

- Je sais. Nulle autre que moi ne sait organiser tes soirées, décorer tes résidences, consoler le pauvre guerrier fatigué, tiraillé entre deux poules hystériques, et surtout éduquer à la perfection tes deux enfants légitimes superbes et brillantes.

Ses filles, ses jumelles… De jeunes beautés de quinze ans, bien élevées, bonnes élèves, qui feraient de grandes études et de beaux mariages. Il les aimait de toutes ses forces, cédait à tous leurs caprices, qui n’étaient pas bien extraordinaires du reste, et il ne supporterait pas de vivre loin d’elles.

A quelques amis ou relations qui affirmaient parfois, sans doute animés par la jalousie, que la chance l’avait accompagné toute sa vie, il rappelait avec un peu d’agacement qu’il était d’origine modeste, qu’il avait travaillé dur, très dur, plus dur qu’aucun autre, pour obtenir à force de travail et de volonté cet empire industriel. Que chacun pouvait y parvenir, pourvu qu’on le voulût assez fort et qu’on s’en donnât la peine. Cux qui ne réussissaient pas comme lui étaient simplement des paresseux (il disait des « feignants »), des faibles, des soumis, des losers.

Lorsqu’il rentra ce soir-là, il trouva un petit mot de Sarah sur le buffet dans l’entrée : « Pas pu te joindre au téléphone. Tu n’as pas répondu à mes SMS. C’est OK poru la Sardaigne. »

Chère Sarah… non, on ne quittait pas une femme pareille sur un coup de tête. Elle tenait son rôle d’épouse officielle de la plus efficace des façons et savait toujours à point nommé être discrète, ou pas, selon les circonstances. Tout en élégance et distinction. Elle l’aidait et le soutenait dans toutes ses affaires et résolvait souvent des problèmes soi-disant inextricables sur lesquelles ses assistantes, pour la plupart idiotes, trébuchaient. Sarah était la femme de toutes les situations.

Cette villa en Sardaigne, Jacques en était tombé amoureux l’été précédent. Il avait emmené sa femme et ses filles là-bas pour un séjour de deux semaines dans un hôtel de luxe. Croisières, jet-ski, bronzage, soirées mondaines. L’endroit, magnifique, attirait la société la plus distinguée, ceux qui comptaient dans le monde, ceux qu’il se devait et se plaisait à fréquenter. Saint-Tropez était depuis longtemps surfait, banal, voire démodé… Marbella étouffait sous des projets immobiliers sans cesse renouvelés qui la transformaient en chantier permanent… Le lieu à la mode maintenant, c’était la belle île sarde et il décida de s’y acheter une nouvelle demeure. Il n’eut pas même à recourir à un agent immobilier, il la trouva rapidement, en parlant avec des amis. A qui lui aurait dit : « Et ça, ce n’est pas de la chance ? », il aurait rétorqué que seul son flair infaillible pour les transactions, développé et affiné au cours de toutes ces années d’expérience, le menait directement et sans perdre de temps aux plus beaux investissements et les lui offrait sur un plateau. Pourtant, un petit grain de sable l’empêchait de signer : des options avaient déjà été prises sur la somptueuse villa, et les prix montaient. Il offrit une enchère plus élevée, soudoyant le courtier, dont il avait jusqu’ici ignoré l’existence, mais l’acquisition semblait plus difficile que prévu. Pourtant il la voulait, cette maison ! Une splendeur, dix chambres, autant de salles de bain, une salle de musculation, une salle de cinéma, une salle de billard, un parc splendide, une grande piscine, deux courts de tennis, plusieurs terrasses et patios, une petite plage privée et, en outre, le voisinage d’hommes politiques italiens et britanniques, ce qui apportait un plus. On ne savait jamais quelle bonne surprise pouvait vous réserver un cocktail en bonne compagnie. Malgré les difficultés, Sarah avait œuvré, ouvrant les bonnes portes, contactant les bonnes personnes, et voilà, c’était fait, la maison était pour eux. Il prit une douche rapide, s’allongea près de sa femme et s’endormit avec un profond soupir de satisfaction.

***

- Trop, c’est trop. Il faut faire quelque chose. Cette roue est truquée, ce n’est pas possible. Il faudrait la démonter, tout vérifier, il y a sûrement quelque chose qui cloche. Ca ne peut pas tomber tout le temps sur les mêmes. On nous a bien dit que chacun devait avoir son lot de difficultés et de bonnes fortunes, non ? Quand je vois toutes ces roues qu’on nous a confiées… c’est la seule qui semble bloquée constamment sur la case Chance. Et cet imbécile heureux qui crie sur tous les toits que ce n’est pas de la chance, mais juste du bon et honnête travail. Tu parles ! J’en ai assez ! Il commence à m’énerver grave avec ses grands airs. Je vais te la débloquer, moi, ta roue, mon garçon, tu vas voir !

- Mais Océane, je ne suis pas bien sûr que nous ayions le droit de faire ça ! On est chargé de faire tourner la roue, pas d’influer sur ses mouvements.

- Mais elle ne fonctionne pas ! C’est une honte ! Regarde ça, à chaque fois qu’il bouge un petit doigt, il lui tombe une bonne nouvelle dans son escarcelle et ça, depuis qu’il est tout petit ! Ce n’est pas juste. Il doit être logé à la même enseigne que les autres.

- Mais on nous a bien expliqué que rien ne devait être changé. Chacun doit se débrouiller avec les aléas de la vie, selon que la roue tourne dans un sens ou dans l’autre, et tous seront jugés au final sur la façon dont ils se sont débrouillés. Il a peut-être beaucoup de chance maintenant, mais il va connaître de grands malheurs pour compenser…

- Tu rigoles ? Tu vois bien que certains sont toujours dans la misère et la crasse, et d’autres toujours dans l’or et la soie ! Il y a des roues qui ne fonctionnent pas, et c’est tout. Et celle de ce Jacques, ça dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! Tu peux me dire le nombre d’obstacles réels qu’il a réellement rencontrés depuis le début ? Non, ce n’est pas un homme débrouillard et supérieur aux autres, c’est un homme dont la roue est bloquée sur Chance, tout simplement. Et ça n’est pas juste. Pousse-toi, laisse-moi voir, il y a quelque chose qui ne va pas…

- Océane ! Nous n’avons pas le droit !

- Sapristi ! Je ne vois aucune anomalie. Il faut pourtant faire quelque chose. Voyons l’écran de contrôle… tiens, regarde, on peut changer les noms !

- Tu ne vas tout de même pas faire une chose pareille ? Nous n’avons pas le droit de toucher à ça !

- Mais si. Il faut bien que nous puissions faire de petits dépannages quand ça ne va pas. Sinon, ils ne nous auraient pas laissé l’accès. Tu vois, regarde, je peux lui attribuer une autre roue… tac, tac, voilà, je lui en ai mis une nouvelle. Allons, ne stresse pas… c’est notre boulot, non, de s’assurer que tout fonctionne bien ?

- Tu as peut-être raison… Et que va-t-on faire maintenant ?

- D’abord on va l’enlever, pour lui faire un peu la morale, on va lui expliquer à cet arrogant qu’il a eu de la chance, trop de chance, et c’est tout. Et qu’il faudrait qu’il la mette en veilleuse au lieu de se vanter. Ensuite, on va le remettre dans son petit paradis terrestre et on va faire tourner la nouvelle roue… tu vas voir s’il s’en sort aussi bien, avec juste sa petite volonté et ses petits bras musclés.

- Tu es folle à lier, ma pauvre. On va se faire virer, et c’est tout.

- Quel rabat-joie tu fais !

***

Et c’est ainsi qu’au lendemain de cette nuit singulière, Jacques Garnier se réveilla non pas dans le lit de son hôtel particulier parisien, mais attaché sur une sinistre chaise, dans une pièce sombre, éclairée par une bougie posée sur une table de bois. Il était seul, il n’entendait aucun bruit et se demandait ce qui avait pu lui arriver. Il ne se souvenait de rien, et il espérait que les infâmes brigands qui avaient fait ce coup n’avaient pas fait de mal à sa femme, à ses filles et à son chien Toby. Une porte grinça et une frêle silhouette féminine entra dans la pièce.

- Non, je te rassure, ta femme, tes filles et ton chien vont bien.

- Merci. Vous lisez dans les pensées ? Qui êtes-vous ?

- Je m’appelle Océane. Et mon compagnon Ouragan ne va pas tarder.

- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Une rançon ?

- Une rançon ! Ah non, nous n’y avions pas pensé. Tu as raison, cela aurait pu être drôle… Non, nous t’avons amené ici pour t’apporter quelques éclaircissements sur la vie et pour vérifier quelque chose.

- Vérifier quoi ?

- Ah Ouragan te voilà. Viens donc expliquer à Monsieur. Tu parles mieux que moi.

- Ah non, tu te débrouilles. C’est ton idée. Tu t’arranges avec lui. Tu assumes. Moi je te l’ai dit, je suis sûr qu’on n’a pas le droit de faire ça, alors je ne me mêle de rien. Je suis là en simple observateur.

- Ah ça, c’est sûr… on peut toujours compter sur toi. De toutes façons, mon pauvre vieux, si on se fait taper sur les doigts, tu es mouillé comme moi.

Jacques se dit qu’il devait rêver. Ces gens-là ressemblaient à tout sauf à des kidnappeurs de chefs d’entreprise et en plus ils se chamaillaient devant lui comme des enfants. La femme semblait jeune, la trentaine, élancée, très fine, de longs cheveux blonds, un visage aux traits délicats. Vêtue d’une robe à petites fleurs, souple et fluide, tellement longue qu’elle lui couvrait les pieds. L’homme également mince, sans doute un peu plus âgé, portait des cheveux mi-longs, poivre et sel, un pantalon blanc, une tunique rose. On aurait dit un couple de hippies des années soixante-dix.

- Que voulez-vous de moi ? répéta-t-il.

- On va faire une expérience, répondit Océane. On a l’impression que certaines de nos roues sont bloquées. Alors on va t’en attribuer une autre, pour voir si tu as autant de chance. De deux choses l’une, ou bien tu te plantes et là on saura qu’on avait raison : ta roue ne fonctionnait pas et tout est à nouveau en ordre. Encore que, personne ne pourra t’enlever tout le bonheur que tu as eu jusqu’à présent, petit veinard. Tu risques de recevoir quelques douches froides pour compenser… Ou bien si tu tombes encore tous les jours sur la case Chance… c’est qu’il y a vraiment un souci. On nous cache des choses. Si les roues ne sont là que pour faire joli, que certains sont favorisés et d’autres pas, alors là, il va falloir qu’on nous explique. Parce que normalement, en tout cas, c’est ce qu’on nous a dit, c’est la même chose pour tout le monde. Et on t'a amené ici juste pour te dire les yeux dans les yeux ce que nous allions faire et que tu réalises que tu n'es pas le maître du monde, qu'il y a des "observateurs". Nous !

- Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous racontez !

- Faut dire qu’elle s’exprime comme une enfant de quatre ans, commenta Ouragan en soupirant. Je parie que vous ignorez totalement où vous êtes.

- Gagné, l’ami. T’as vu ça dans ta boule de cristal ?

- Tout doux, mon cher. Ne la ramène pas trop quand même. On est sympa, comme ça, mais fais gaffe, on a de grands pouvoirs. Bon je t’explique. Tu es ici dans une Zone Neutre. L’univers où tu vis est contrôlé par un autre univers très supérieur et nous sommes un tas de petits gardiens qui, dans les Zones Neutres, agissons pour réguler le fonctionnement de l’univers et de l’humanité, faire tourner les roues de la chance, qui vous envoie tour à tour du bonheur ou du malheur, pour voir comment vous vous en sortez, pour observer votre intelligence, etc. A la fin de l’histoire, les plus débrouillards auront les places d’honneur au grand Banquet final. Tu captes ?

- C’est n’importe quoi votre histoire. Cointinuez pour voir.

- Nous, Océane et moi, sommes chargés des roues du site France, et ça fait déjà un paquet de roues, non ? Et il y a quelque chose qui ne tourne pas rond… si je puis me permettre. Elles sont censées apporter à chacun sa dose de chance et de malchance, au fur et à mesure de la vie. Mais on trouve que certains cumulent les problèmes tandis que d’autres cumulent les bonnes fortunes. Comme toi. Alors on espère de tout notre cœur que notre petite expérience va réussir, que tu vas retrouver une vie normale, semée de joies et de malheurs, comme tout le monde. Car si ce n’est pas le cas, c’est que les chefs nous ont raconté des bobards et on voudrait bien savoir pourquoi.

- Libérez-moi ! Vous êtes des fous ! Non, non… Il faut que je me réveille… je dois être en train de faire un cauchemar… Allez Jacques réveille-toi, c’est un cauchemar… Un cauchemar.

- Encore un qui ne croit en rien… Pas étonnant qu’il soit persuadé que sa chance est le seul résultat de la force de ses petits neurones, hein, mon biquet ? Tu vas voir…

- Océane, calme-toi, voyons… Cet homme, comme tous les hommes, est hautement respectable, tu ne dois pas lui parler sur ce ton ! « Mon biquet »… a-t-on jamais entendu quelqu’un des Zones Neutres appeler les sujets « mon biquet » ?

- Mais que voulez-vous faire de moi, demanda encore Jacques, les yeux écarquillés, regardant ses deux geôliers l’un après l’autre avec effarement.

- On te l’a dit, reprit Océane. Tu as eu trop de chance jusqu’à présent. Ta roue ne fonctionne pas. On t’en a mis une autre. Et on va voir comment tu affrontes les vraies difficultés. Comme tout le monde, mon vieux. Il est grand temps que tu rabattes un peu ton caquet ! On veut que tu comprennes que tu as juste eu beaucoup de chance, et que tu t’en rappelles, de retour là-bas, et que tu sois plus gentil avec ceux qui sont en phase rouge. Parce que tu es un homme odieux !

- Océane ! cria Ouragan.

- Bon, en admettant que vous me racontiez la vérité… Il n’y a pas que la chance dans l’histoire, il y a aussi l’intelligence, vous l’oubliez.

- C’est pareil, tout ça, mon vieux. L’intelligence fait partie du truc. Tu démarres sur la case Chance et tu nais intelligent. Après, tu tombes sur Malchance, et en fait tes parents sont des alcooliques drogués qui te battent et oublient de t’envoyer à l’école. Même si t’es intelligent… cela va être plus dur, non ? Et puis, il y en a un autre qui démarre sur la case Malchance. Idiot abruti. Mais il a des parents très riches qui vont l’aider toute sa vie à trouver les bons chemins et même lui transmettre un bel héritage si jamais il n’arrive à rien tout seul. Et tout est comme ça. Tu ne seras pas jugé sur ton intelligence, mon vieux, mais uniquement sur la façon dont tu as géré joies et chagrins, si tu as penché vers le mal ou vers le bien, si tu as été courageux, si tu as aidé les autres, quand tu le pouvais.

- Vous êtes des envoyés de Dieu, c’est ça ? dit Jacques en ricanant.

- Motus. On ne parle pas de ça.

- Mais Dieu, le Diable… tout ça, c’est des conneries, voyons !

- Ouais, cause toujours. Quoi que tu penses, tu es loin de pouvoir comprendre. Malgré toute l’intelligence dont tu te crois doté, mon pauvre vieux…

- Il faut choisir entre le bien et le mal… ok, ok… Mais c’est stupide, votre histoire : un enfant de deux ans élevé chez des barbares n’aura pas la notion du bien et du mal.

- Les enfants élevés par les barbares, y en a pas tant que ça dans ton espace-temps… Il faudrait définir ce qu’est un barbare. Et même les barbares ont des dieux et des démons. Et puis le patron envoie son petit souffle magique à tout le monde à la naissance.

Jacques éclata de rire.

- Son petit souffle magique ! Comme c’est adorable ! N’importe quoi !

Océane le regarda d’un air méprisant.

- Quelle tristesse… Et il se dit intelligent… Bon allez mon pépère, t’es prêt ? Maintenant que tu connais la règle du jeu, à toi de faire tes preuves. Et… bonne chance… ah ah ah !

Sujet récalcitrant, comme on pouvait s’y attendre. Plus ils sont riches, moins ils comprennent les choses de l’univers. Donc c’est parti, on actionne la nouvelle roue et on va voir.

Océane et Ouragan allaient au devant de sérieux ennuis. Ouragan pensait qu'elle était complètement folle et lui un grand sot qui obéissait à tous ses caprices. Ils n’avaient pas le droit de toucher aux roues ni aux sujet. Ils devaient juste faire tourner les roues. Enfin, en tout cas, c’est ce qu’on leur avait expliqué quand ils étaient arrivés.

Ils avaient eu du mal à avoir ce poste, Ouragan aurait bien aimé le garder. C’était un emploi tranquille et qui apportait de grandes satisfactions : envoyer à chacun, en bas, son lot de bonheurs et de malheurs, pour nous eux qui avaient un sens aigu de la justice, c’était une belle opportunité… Jusqu’à ce qu'ils remarquent ces anomalies. Ils en avaient parlé aux autres tourneurs, mais ils disaient qu’ils n’avaient rien noté de spécial. Océane était persuadée qu’on leur avait dit des bêtises et que les roues étaient truquées. Il fallait toujours qu’elle imaginât le pire, quelle drôle d’attitude. "Elle devrait faire attention, se disait Ouragan ; elle va finir par se faire mal voir. Et moi avec. Mais je ne peux tout de même pas la laisser tomber… on est ensemble depuis si longtemps maintenant. Faisons donc notre petite expérience et espérons que tout se passera bien". 

***

Jacques se réveilla, la tête lourde, les membres ankylosés. Il ouvrit des yeux inquiets, mais constata qu’il était bien dans sa chambre à Paris. Il fit quelques étirements, bailla largement et se sentit beaucoup mieux.

- Quel rêve stupide, pensa-t-il en enfilant son peignoir.

On était dimanche et comme tous les dimanches matins, il allait faire un tennis avec son meilleur ami, Roger, directeur des assurances Eurocourtage. Il rejoignit Sarah dans la cuisine, où elle avait commencé à préparer le petit déjeuner. Une épouse parfaite décidément. Cultivée, efficace, large d’esprit. Et qui le délestait de tous les petits soucis quotidiens.

- Bonjour, chérie, dit-il en l’embrassant sur la joue, bien dormi ?

- A peu près, et toi ?

- Merveilleusement.

- Ah bon ? Cela ne t’a pas tracassé ?

- Quoi donc, ma chérie ? Qu’est-ce qui aurait dû me tracasser ?

- Et bien la maison… la maison de Sardaigne ?

- Pourquoi aurais-je dû me tracasser ? Au contraire, tu as encore fait un travail formidable…

- Attends… je ne comprends pas… tu n’as donc pas vu mon petit mot ?

- Si, bien sûr, où tu me disais que la maison était à nous.

Sarah le regarda, la bouche anormalement arrondie de stupeur.

- Mais pas du tout, Jacques, voyons… Tu avais bu ? Je te disais au contraire que tout était fichu. C’est le ministre italien des affaires étrangères qui a emporté le morceau…

- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

- Avec ses relations… il n’a eu aucune difficulté ; enfin tu vois le genre. On ne peut pas lutter. Tant pis, nous en trouverons une autre.

Jacques se mit en colère.

- Mais tu plaisantes ! Je veux cette maison et je l’aurai. Comment t’es-tu débrouillée pour rater une affaire pareille ? Ca ne paraissait pas bien compliqué pourtant… Et ce ministre, il fallait l’arroser, le dédommager… tu t’y es prise comme un manche !

- Jacques, parle-moi sur un autre ton, je te prie.

- Je te parle sur le ton que je veux.

- Si tu le prends comme ça… Alors je t’annonce la deuxième mauvaise nouvelle. Tu es prêt ? Je te quitte, Jacques.

- Mais qu’est-ce que tu racontes ?

- Je te quitte. J’ai été très compréhensive pendant toutes ces années, mais j’en ai assez, vois-tu. Je pars et j’emmène les filles.

Elle quitta la pièce en claquant la porte et laissa Jacques atterré, sa biscotte beurrée dans la main. De toute sa vie, c’était bien la première fois que deux difficultés se présentaient ensemble dans la même demi-journée. Il se souvint de son rêve, mais le chassa de son esprit ; pure coïncidence, bien sûr.

Pour la maison, ce n’était pas encore trop grave. Il allait s’en occuper lui-même. Sarah était devenue folle… elle devait faire de la dépression, elle n’avait pas suffisamment concentré son énergie sur leur projet immobilier. Et elle voulait quitter le foyer conjugal ? N’importe quoi. Un petit coup de blues. Ca allait lui passer.

Et si ça ne lui passait pas ? Jacques posa sa biscotte et se prit la tête dans les mains : deux problèmes en même temps ! Il jura et balaya tout ce qui était sur la table d’un bras rageur. La vaisselle s’écrasa sur le sol et Toby sursauta dans son panier.

***

Océane riait aux éclats :

- Alors Monsieur Je-suis-un-génie ? Premier round ! Tu as vu ça ? Cette roue-ci, elle marche, non ?

***

Jacques se ressaisit. D’abord aller à son tennis, ça lui ferait du bien. Il réfléchirait cet après-midi. Pas de doute qu’il trouverait rapidement des solutions. Il laissa la table dans l’état, ainsi que la vaisselle brisée, le café et le lait renversé par terre. La cuisinière ou la femme de ménage s’en occuperait. Jo, l’une des jumelles fit son entrée dans la pièce et se jeta au cou de son père, avec un petit air triste.

- Maman t’a dit pour  Toby ?

Il maugréa.

- Non, quoi encore ?

- Pourquoi, il y a eu autre chose ?

- Non, enfin… non, non. Qu’est-ce qu’il a Toby ?

- Et bien il est malade. Maman l’a emmené chez le véto hier après-midi et il aurait contracté une maladie bizarre. Il a donné des médicaments mais si ça ne fait pas de l’effet cette semaine, il pense qu’il va mourir… C’est drôle que Maman ne t’en ait pas parlé.

- Toby ? Toby va mourir ?

La jeune fille prit le petit chien dans ses bras, il émit un faible gémissement.

- Pauvre cher petit toutou, dit-elle, en cajolant l’animal. Il faut que tu guérisses, n’est-ce pas ? Ou nous serons tous très malheureux.

- Toby va mourir ? répété Jacques éberlué.

- Dis Papa ? Est-ce que je peux inviter Charles à dîner un soir ? Je voudrais vous le présenter. Cela fait six mois que nous sortons ensemble…

- Hors de question !

- Mais Papa !

- J’ai dit hors de question. Son père est un fieffé coquin, jamais il ne mettra les pieds chez nous.

- Oh j’en ai assez… Maman a raison, tu es vraiment chiant !

Jacques s’effondra dans le premier canapé venu, en l’occurrence celui du salon d’été. Quelle mouche les avait piqués, tous ? La maison de Sardaigne qui s’envolait, Sarah qui voulait aussi prendre la poudre d’escampette, son cher très cher Toby qui risquait de mourir, et Jo qui voulait lui imposer un dîner avec ce stupide Charles, boutonneux et niais comme son père.

Sa deuxième jumelle se présenta et l’embrassa à son tour.

- Bonjour Papa chéri… dis est-ce que…

- Non, non et non !

- Oh la la… quelle humeur !

***

Océane et Ouragan se félicitaient. La nouvelle roue fonctionnait très bien. Ils avaient eu raison. Ils avaient rétabli l’ordre ; tout était pour le mieux. Ils soupirèrent de soulagement et s’offrirent une petite crotte au chocolat.

***

Jacques décida qu’il n’irait pas au tennis. Trop d’émotions, trop de contrariétés, il se sentait incapable de jouer. Il appela son ami Roger.

- D’accord Jacques, pas de problème. Je vais en profiter pour aller à la piscine avec Hélène, depuis le temps qu’elle râle après nos parties de tennis et qu’elle me demande d’aller nager avec elle. Tu n’as pas d’ennui au moins ?

- Non, pas du tout. Mais je suis rentré tard cette nuit… je suis vanné…

- Tu as entendu les infos ?

- Non. Quelque chose de grave ?

- Tu sais le ministre italien, Giacomo Bellini… Nous l’avons rencontré cet été en Sardaigne. Il est ministre des affaires étrangères. Un mec très sympa, tu te rappelles ?

- Oui, oui, c’est bon, je m’en souviens. Ce mafioso a eu le dernier mot pour la villa…

Roger se mit à rire.

- Ah non… trop tard… tu as encore toutes tes chances. Il vient de se tuer ce matin à Rome. Un accident d’hélicoptère.

Jacques raccrocha tout guilleret. Il n’était pas vraiment charitable de se réjouir de la mort d’autrui, mais en tout cas, le problème était réglé. Il fallait  téléphoner immédiatement au courtier.

Sarah refit son apparition, pomponnée et parfumée.

- Tu sors ? demanda-t-il étonné.

- Nous sortons. Je te rappelle que nous déjeunons chez Maman. Voyons Jacques, qu’attends-tu pour aller te changer ? Tu as pensé à prévenir Roger pour le tennis ?

- Euh, oui, en quelque sorte. Tu as appris pour Bellini ?

- Non, qu’est-ce qu’il y a ?

- Il est mort ! La maison est à nous, ma chérie. Au fait, tu veux toujours me quitter ? Tu ne profiteras donc pas de cette petite merveille, quel dommage…

Elle sourit agacée.

- Je ne sais pas ce qui m’a pris tout à l’heure. La maison, Toby… j’ai eu un coup de blues.

- Je le savais… je le savais…

- Regarde Toby ! On dirait qu’il va beaucoup mieux ! Les médicament ont marché !

Jacques se frotta les mains et tourna sur lui-même, improvisant une petite danse.

- Tout va bien, tout va bien… chantonnait-il. Et maintenant je suis sûr que Charles va nous faire faux-bond…

- Tiens, c’est drôle que tu parles de Charles. Enfin, non, ce n’est pas drôle. Jo est en larmes là-haut. Il la quitte.

- Tralala tralala… continuait Jacques… la vie est belle !

***

Océane regardait la roue en tous sens et surveillait l’écran de contrôle.

- Ce n’est pas possible… il n’a même pas eu à travailler sur ses difficultés, elles se sont toutes évanouies sans qu’il ait eu besoin de s’y attaquer…

- Ce n’est peut-être qu’un hasard, répondit Ouragan. Attendons un peu. Nous venons à peine de commencer notre expérience.

Sur le bureau du Chef des Tourneurs, un rapport était arrivé, qu’il était en train de lire avec attention : « Roues Site France. Tentative d’intervention sur la roue Jacques Garnier. Sujet numéro cent-trois. Classe des Favoris. Orientation roue rétablie. Suggérons licenciement immédiat des employés Océane et Ouragan. »

PROTECTION EN HAUT LIEU
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article