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Le cabinet de lecture d'Alice

DELIRE

La lune ronde, blanche, parfaite, éclairait faiblement la rue déserte, nimbée de brume. Une femme se dépêchait de rentrer chez elle. Elle détestait la nuit et évitait soigneusement d’être encore dehors quand les rues étaient vides. Son mari s’était absenté deux jours pour ses affaires, elle avait cédé à son amie Suzanne, célibataire, qui lui réclamait depuis longtemps une soirée entre filles.

- Allez, viens ! On va s’amuser ! On ira au restaurant, au cinéma, en boîte. Tu dormiras chez moi si tu as peur de rentrer seule chez toi.

- Non, tu sais bien que je préfère dormir dans mon lit ! Et puis, ce sera une occasion de me prouver que j’ai un peu de courage. Il y a des tas de gens qui se baladent la nuit et il ne leur arrive jamais rien. Il serait temps que je grandisse un peu, non ?

De toute façon, elle n’avait pas grand-chose à craindre, en y réfléchissant. Elle arrêterait sa voiture juste devant la maison, en espérant qu’il y ait de la place pas trop loin, elle chercherait ses clés avant de descendre, regarderait bien s’il n’y avait personne et marcherait vers la porte rapidement.

Mais rien ne se déroule jamais comme on le souhaite.

Après une soirée très agréable avec son amie, elle avait repris le volant, avec une légère appréhension. A quelques rues de son domicile, sa voiture s’était soudain mise à hoqueter, le moteur toussait s’essoufflait et finit par s’arrêter. Elle braqua vers le trottoir le long duquel elle se gara comme elle put. Son cœur battait fort dans sa poitrine. Il ne manquait plus que ça. Une panne ? Bizarre, sa voiture n’était pas vieille. Elle regarda le tableau de bord, à la recherche d’un voyant d’alerte, et comprit : la jauge d’essence était vide. Mais rien ne s’était allumé. Et la chose était tellement improbable… elle avait fait le plein la veille ! Elle s’inquiétait toujours de son réservoir bien avant que le niveau fût au plus bas. Elle savait qu’elle détesterait tomber en panne, aller à pied jusqu’à une station et elle n’avait même pas de jerrycan dans son coffre. Pourquoi donc ce fichu voyant n’avait-il pas fonctionnné ? Elle jura et tapa sur son volant. Elle sortit fit le tour de la voiture et constata qu’on lui avait siphonné son plein, tout simplement. Ils n’avaient même pas pris la peine de remettre le clapet. Elle chercha son portable dans son sac, et ne le trouva pas.

- Génial, se dit-elle. Super soirée. Ça m’apprendra à jouer les braves. Je n’ai plus qu’à rentrer à pied.

Elle respira plusieurs fois profondément et planta là sa voiture. On verrait demain. Sa maison heureusement était juste deux rues plus loin. Tourner à droite, tourner à gauche, et elle y serait. Elle se mit donc à marcher, à petits pas pressés. Il faisait froid. Il était très tard. Aucune lumière ne filtrait à travers ls volets des fenêtres.

Elle entendit un bruit derrière elle. Elle se raidit, mais tenta de se raisonner. Un chat sans doute. Elle continua en accélérant un peu. Son cœur battit encore plus fort quand elle comprit qu’on la suivait. Des bruits de pas. Tous ses sens étaient en éveil. Ce qu’on lisait dans les journaux n’allait tout de même pas lui arriver à elle ? Comme dans les films… Non, pitié ! Que faire ? Sonner à une porte ? Elle se retourna et faillit s’évanouir en voyant la silhouette de l’individu qui se tenait derrière elle, il portait une capuche, on ne pouvait pas voir son visage, mais son sourire se devinait sous la lumière des réverbères. Il n’était pas très grand, un jeune homme peut-être, mais elle savait qu’elle aurait du mal à lutter contre lui. Elle n’était pas sportive du tout et ses émotions l’empêchaient toujours de prendre les bonnes décisions. Elle se précipita sur une porte, sonna, appela au secours. Personne ne se montra. L’inconnu éclata de rire, se rapprocha, se jeta sur elle et l’étrangla lentement.

Quatre femmes furent ainsi découvertes la même nuit, mortes, de la même façon, dans le même quartier de la ville. L’enquête fut ouverte immédiatement et la presse étalait en gros titres « Un tueur de la pleine lune en liberté dans nos rues ». La population alertée se calfeutra derrière ses verrous en attendant que la police retrouvât le meurtrier.

***

Audrey était une jeune femme particulièrement anxieuse et ces meurtres immondes dans cette petite ville si tranquille resserrèrent encore un peu plus la ceinture d’angoisse qui lui bloquait le ventre si souvent. Son congé maternité lui permettait de rester bien à l’abri chez elle, mais malgré les trois verrous et la chaîne de sécurité, elle ne se sentait pas complètement sereine et attendait le soir avec impatience, moment où son mari rentrait du travail, rassurant et apaisant. Elle se forçait néanmoins à sortir une fois par jour, pour promener son bébé, lançait des coups d’œil inquiets à droite et à gauche, n’empruntait que les rues très fréquentées, regardait fréquemment derrière elle pour vérifier que personne ne la suivait et accélérait le pas sur le chemin du retour, pressée de retrouver son appartement et heureuse que l’épreuve fût terminée.

Pas de nouvelles du tueur. La police ne trouvait rien, continuait ses recherches en affirmant pourtant que l’affaire progressait. Une curiosité les intriguait et leur laissait croire qu’il pouvait s’agir d’un indice : toutes les femmes assassinées portaient une écharpe blanche ; on interrogea les familles, aucune des victimes n’était connue pour avoir un tel accessoire ; et les étoffes analysées ne montrèrent rien d’autre que des particules de peau des femmes elles-mêmes. Elles avaient servi à les étouffer puis avaient été disposées esthétiquement autour du cou, puis croisée sur la poitrine de chacune. Les inspecteurs se refusaient à croire que la lune pût avoir un quelconque lien avec les meurtres, mais la thèse des journaux sembla se confirmer quelques semaines plus tard puisque trois nouveaux homicides eurent lieu dès que le disque blanc et rond réapparut dans le ciel hivernal : deux prostituées, les seules à oser encore se risquer dans les rues, et une jeune toxicomane sans domicile, toutes trois étranglées comme les précédentes.

Audrey fit un cauchemar très effrayant cette nuit-là. Cela lui arrivait souvent ; des gens sinistres, terrifiants, qui couraient après elle, des ascenseurs qui tombaient de leurs cages, soudainement dépourvus de freins, des escaliers qui se dérobaient sous les pieds, les marches disparaissant les unes après les autres. Mais au moins, après des courses éperdues, elle parvenait toujours à se réveiller avant que la menace ne se transformât en danger immédiat. Elle hurla lorsque son poursuivant, cette fois, réussit à la saisir et commença à serrer sa gorge ; elle ouvrit les yeux, secoua son mari et lui cria qu’elle ferait partie des prochaines victimes.

- La lune… la lune.. j’ai toujours haï les clairs de lune…

Elle pleurait à chaudes larmes et il la serra contre lui, la berçant comme une enfant, prononçant les paroles réconfortantes qu’elle attendait.

- Allons chérie, calme-toi, tu as fait un mauvais rêve, c’est tout. Regarde, tu es ici, dans notre chambre, nous sommes en sécurité. Les rêves prémonitoires, ça n’existe pas. Tu ne risques rien, ici, tu le sais bien. Je suis là, regarde, chérie, je suis là.

Elle soupira, se libéra de l’étreinte de son mari pour voir son visage, bien réel, et souriant. Philippe était l’homme le plus réconfortant de la terre, d’humour toujours égale, infiniment patient et compréhensif.

- Je suis bête, dit-elle… tu dois en avoir assez de me supporter, parfois.

- Mais non, répondit-il, en repoussant tendrement du bout des doigts une petite mèche qui balayait le front de sa femme. Je t’aime comme tu es. Et puis tu me permets d’avoir l’impression d’être très fort et très courageux… Nous les hommes on aime bien jouer les protecteurs. Allons rendors-toi maintenant.

Le bébé, réveillé par les cris de sa mère, se mit à pleurer dans la chambre voisine.

- Oh non, s’écria Audrey, ne peut-elle me laisser un peu tranquille ? Elle n’a pas arrêté de se lamenter toute la journée, hier, elle est enrhumée… et moi je suis épuisée…

- Je vais y aller, ne t’inquiète pas. Essaie de te rendormir.

Il se leva et avant de rentrer dans la chambre de la petite fille, il ramassa le sweat d’Audrey qui était tombé du porte-manteau et rangea ses chaussures, restées devant le placard. Il sourit. Sa femme était trop anxieuse, mais elle avait un autre défaut : le rangement n’était pas son fort…

Audrey se rallongea, tapota son oreiller pour y caler sa tête. Elle se sentait stupide et regrettait toujours de montrer à son mari cet aspect si peu héroïque de sa personnalité. Mais c’était comme ça, elle avait toujours été nerveuse, irritable, terriblement craintive, et ne voyait pas comment elle pourrait changer. Le médecin disait qu’il n’y avait rien d’alarmant, qu’on naissait tous avec des talents et des faiblesses. Il n’y avait pas à avoir honte, juste à essayer de développer ses dons d’un côté, et d’améliorer ses défauts de l’autre. L’hiver, quand l’humidité et le froid la rendaient plus ou moins neurasthénique, il lui donnait quelques calmants. Il la connaissait bien, il savait qu’elle n’exagérait pas, et qu’elle se contentait, très raisonnablement, d’avaler une petite pilule quand la vie lui paraissait trop difficile. Ses petites crises ne duraient pas, elles étaient fréquentes mais peu violentes. Il lui proposa de consulter un psychiatre si elle le souhaitait, qui pourrait sans doute l’aider à mieux contrôler ses émotions, mais elle ne se décidait pas. Ce n’était pas si grave. Personne n’est parfait. Il l’avait dit lui-même.

Le lendemain Audrey se leva de mauvaise humeur, ressassant son rêve de la nuit précédente qui lui revenait par lambeaux douloureux ; sa poitrine restait serrée, oppressée et ses tentatives pour respirer lentement et imposer à son cœur un rythme normal échouaient toutes. Elle ne pouvait cesser de penser à cette forme sombre qui l’étranglait avec une écharpe blanche, tandis qu’autour d’eux, les passants anonymes applaudissaient comme au spectacle. Parmi eux, son mari souriait, le bébé sanglotant dans ses bras.

- Il faut que je pense à autre chose, il faut que je pense à autre chose…

Elle avala rapidement son café et se rendit dans la chambre de sa petite fille qui dormait paisiblement et semblait mieux respirer que la veille.

- Petit ange d’amour… murmura-t-elle au-dessus du berceau, attendrie aux larmes.

Ses amies lui avaient promis :

- Tu verras, quand ton enfant sera né, tu sentiras tes forces décupler pour l’aimer et le protéger et tu oublieras à tout jamais tes propres angoisses.

Mais elle n’avait jamais pu observer ce phénomène sur elle-même. La naissance de sa fille l’avait certes réjouie et enchantée, mais d’aucune manière rendue plus courageuse et plus forte.

Un bruit insolite la fit sursauter. Elle se redressa, prêta l’oreille, n’entendit rien de suspect ; elle soupira et se pencha à nouveau pour voir sa fille.

- Ma pauvre petite chérie… quelle maman tu as ! Une grosse peureuse complètement idiote, toi qui es si jolie et si mignonne. Sauf quand tu pleures, bien sûr, et que tu fatigues Maman. Vilaine petite fille que sa maman adore.

L’enquête de la police piétinait toujours. Audrey, obnubilée par la peur que lui inspirait le tueur en liberté, ne ratait aucun article du journal, lisant et relisant les circonstances des assassinats, les personnalités des victimes, et les hypothèses des inspecteurs. C’était idiot, elle devrait arrêter cette activité morbide qui ne lui apportait rien et la tourmentait au contraire pendant des heures. Mais sans qu’elle sût pourquoi, une petite voie en elle, étrange et lointaine, répétait qu’elle serait tuée à son tour à la prochaine lune. Chaque fois qu’elle en prenait conscience, elle s’efforçait de chasser cette idée macabre et d’évoquer des souvenirs joyeux. C’était un truc que lui avait donné le médecin. Se remémorer les dernières vacances, le soleil, un restaurant en amoureux… Mais rien n’y faisait. Elle ne parvenait pas à se débarrasser de cette sorte d’avertissement prémonitoire ancré solidement dans sa tête qui la poussait à s’abreuver de la lecture des journaux, cherchant entre les lignes un vague espoir sur le bon avancement de l’enquête ou sur le caractère des femmes assassinées, se rassurant à les imaginer désaxées, immorales, voire perverses, jouant avec la mort ; les dernières étaient des prostituées, une toxicomane… Des femmes de mauvaise vie. Pas du tout comme elle. Cela ne voulait pas dire que ces femmes avaient mérité leur sort, bien sûr, mais… peu importe ce que cela voulait dire… elle n’aurait su l’expliquer, en tout cas, ça la rassurait de ne pas ressembler aux victimes.

L’idée de sa mort prochaine tournait à l’obsession ; elle essayait en vain de se persuader que cette pensée n’était pas rationnelle et terrait sa peur au fond d’elle-même, n’osant en parler à son mari par crainte de l’agacer. Le médecin lui prescrivit de nouveau des tranquillisants, étonné de voir que la boîte de sa dernière ordonnance était déjà épuisée, mais certain que tout cela était passager ; les meurtres avaient plongé la plupart des habitants dans la même angoisse et ses consultations avaient augmenté. Il lui fit promettre de revenir le voir dans un mois. 

Malgré les médicaments, Audrey continuait de sentir la terreur lui bloquer la cage thoracique. Elle tremblait la plupart du temps mais ce n’était pas le froid. Sa petite fille restait un enchantement, sauf quand elle criait, mais ça n’arrivait pas si souvent. Elle s’occupait d’elle, les larmes aux yeux, en imaginant que bientôt elle ne la verrait plus... Quand Philippe rentrait, elle faisait semblant d’aller bien et il faisait semblant d’y croire, de plus en plus soucieux.

Audrey éprouva le besoin de voir sa mère, Simone, plus souvent et lui rendit visite bientôt tous les après-midis. Simone était ravie de recevoir sa fille et sa petite-fille, même si elle était peinée de savoir Audrey si souvent triste et déprimée. Elle n’avait jamais compris l’origine de ce mal-être, de cette fragilité, et elle se consolait en se persuadant qu’au moins ces visites la distrayaient de ses tourments. C’était le cas. Ecouter sa mère lui rapporter les potins du voisinage, ses derniers achats ou les facéties du chat Théodore, même si quelquefois elle trouvait terriblement agaçant d’entendre toujours les mêmes histoires, la plupart du temps elle se laissait bercer par ces paroles lénifiantes et le temps s’écoulait ainsi un peu plus sereinement. Mais Simone n’était pas dupe et elle avait très envie de faire quelque chose pour que sa fille allât mieux, vraiment mieux. Car non seulement elle s’inquiétait de sa santé physique et mentale, mais elle craignait aussi qu’un jour son gendre ne prît la poudre d’escampette, fatigué des lamentations injustifiées de sa femme.

- Ecoute, dit-elle, un jour. Va donc voir Coline. Je suis sûre qu’elle te remonterait le moral !

- Oh Maman, cette voyante ? Tu sais bien que je ne crois pas du tout dans ce genre de choses. Je vais très bien, je suis juste un peu fatiguée, et, comme tout le monde, ces meurtres me troublent un peu, c’est tout.

- Je te connais, Audrey, je vois à ton visage que tu ne vas pas bien. Tes traits sont tendus, crispés. Je t’assure que tu devrais aller voir Coline. Elle est de bon conseil. Et ne me dis pas que tu ne crois qu’aux choses rationnelles. Tu te laisses pourtant dominer par cette peur qui est en toi, alors qu’il s’agit seulement d’une émotion, totalement impalpable. Tu ne te poses pas de question, tu y crois. Alors pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes qu’à côté de nos émotions et de nos sentiments existent d’autres forces, d’autres pouvoirs, tout aussi invisibles, que nous méconnaissons. A tort. Car cela nous aiderait grandement de faire confiance à tous nos sens, pas seulement à certains. Coline est une personne très sérieuse. Tu sais que je la consulte depuis longtemps. J’ai toujours apprécié ses recommandations, elle m’indique des chemins à éviter, d’autres à privilégier, elle dit des choses stupéfiantes parfois. Elle lit dans ton passé des anecdotes, des petits détails, connus de toi seule… c’est bien la preuve qu’elle a un don extraordinaire, non ? Elle m’a décrit, comme si elle avait été présente, cette terrible journée où je me suis brûlée enfant et…

- Maman tu m’as déjà raconté ça cent fois…

Simone resta pensive. Quel dommage qu’Audrey ne veuille pas ouvrir son esprit davantage. Elle était sûre que Coline lirait en elle et déverrouillerait toutes ces peurs qu’elle avait enfouies. Simone ne comprenait pas pourquoi sa fille était aussi nouée et anxieuse. Elle avait vécu une enfance heureuse, entre une mère et un père profondément unis, très attentifs au confort et au bien-être de leur seule enfant. Etait-ce parce qu’elle était fille unique que quelque chose en elle s’était bloqué ? On disait parfois dans les magazines qu’il n’était pas facile de grandir seul. Mais elle riait tout le temps et avait plein d’amis. Quand, adolescente, elle avait commencé à s’interroger sur le sens de la vie, son mari et elle lui avaient toujours consacré autant de temps que nécessaire pour lui apporter, sinon des réponses satisfaisantes, au moins des débuts d’explication et des conseils. Simone, néanmoins, se sentait un peu coupable ; il était certain que, malgré tout leur amour et toute l’attention qu’ils avaient mise dans leur éducation, quelque chose n’avait pas fonctionné.

- Je t’en prie, répéta-t-elle. Vas-y au moins une fois, tu verras. Si cela ne te convient pas, tu n’y retourneras pas. Mais essaie.

Audrey ne répondit pas et changea de sujet.

Le soir cependant, chez elle, elle se sentit si misérable, cachant ses larmes pour que son mari ne la vît pas si faible encore une fois, qu’elle se décida à rencontrer Coline. Après tout elle n’avait rien à perdre, à part quelques dizaines d’euros. Ces gens-là ne vous prédisent que du bonheur. Même si elle ne croyait pas en leurs dons, si cela pouvait avoir la moindre influence, inconsciente ou non, sur son état d’esprit, ce serait toujours ça de gagné. Dans la nuit, elle eut l'impression d'étouffer. Elle ouvrit la fenêtre de la cuisine, pour ne pas réveiller son mari. Mais elle se sentait encore oppressée. Elle descendit dans la cour de l'immeuble prendre l'air puis remonta, se sentant mieux. Elle ne comprenait pas pourquoi, elle qui craignait tant la nuit, en appréciait parfois la tranquillité et la fraîcheur.

La jeune femme se rendit donc chez la voyante quelques jours plus tard. Dans le salon d’attente, quatre chaises semblaient témoigner d’une clientèle régulière mais ce jour-là, Audrey ne vit personne d’autre. La pièce, minuscule, était chaleureuse, tendue de tissus aux couleurs chaudes, faiblement éclairée par un étroite fenêtre aux rideaux de dentelle et tentures de velours pourpre. Des objets venus d’ailleurs, une petite lampe en verrerie et breloques colorées, quelques tableaux représentant des femmes indiennes, la décoration très orientale fit sourire Audrey. Un peu kitsch mais Elle préférait ça aux tendances minimalistes froides et impersonnelles.

- Ambiance retour de Katmandou, se dit-elle amusée, on pouvait s’y attendre.

Elle avait pénétré dans l’appartement sans qu’on vienne lui ouvrir. Elle avait juste suivi les instructions sur la porte : « Sonnez et entrez » installez-vous dans la salle d’attente », laquelle était bien indiquée, par un autre papier dactylographié. Quelques minutes à peine après l’arrivé d’Audrey, une porte s’entrebâilla en grinçant et Coline apparut, correspondant à la description que lui avait faite Simone : une très belle femme brune aux yeux verts, habillée de vêtements noirs égayés par de nombreux bijoux clinquants :

- Bonjour Audrey, je suis très heureuse de vous rencontrer. Suivez-moi. Tenez, asseyez-vous là.
Le bureau était sombre, éclairé seulement par quelques lampes du même style que celle du salon. Les rideaux étaient tirés afin que les passants dans la rue ne pussent avoir aucun regard sur l’intérieur de la pièce. Atmosphère orientale encore, tissus imprimés cachemire, et un lourd parfum de vanille. Audrey se sentait bien ; elle aimait ces décors un peu chargés, ces lumières tamisées, ces mélanges de rose foncé et d’orange, qui la rassuraient jusqu’au plus profond d’elle-même, comme un paradis perdu qui se manifesterait de nouveau sans qu’elle sût pourquoi…

Coline observa longuement le visage d’Audrey sans rien dire. Elle prit un jeu de cartes sur le bord de la table, puis hésita, et le reposa. De nouveau, elle dévisagea Audrey.

-Donnez-moi vos mains

Elle saisit les doigts glacés, examina les paumes. A ce contact, Audrey eut un mouvement de recul mais Coline garda fermement ses mains dans les siennes. Audrey avait peur. Cette femme soudain la terrifiait ; elle sentait une sueur froide et désagréable couler dans son dos. Elle n’aurait jamais dû venir.

Coline restait silencieuse et le cœur d’Audrey battait de plus en plus fort. Elle n’osait pas rencontrer les yeux verts de la femme, alors même qu’elle sentait le regard inquisiteur de celle-ci qui cherchait le sien.

- C’est terrible… Cela m’arrive rarement… Vous allez mourir, dit-elle.

Audrey eut un choc mais réussit à plaisanter.

- Oui, je sais, comme tout le monde.

C’était un peu brutal comme révélation mais le regard de Coline était perdu dans le vague désormais, il semblait qu’elle n’était plus vraiment là.

- Vous allez mourir dans treize jours, continua-t-elle. C’est votre mari qui va vous tuer.

Audrey avait du mal à avaler sa salive, mais une force en elle voulait résister à ces paroles cruelles. Elle réussit à rire et à bredouiller :

- Mais je croyais que les voyantes ne promettaient que du bonheur !  Je suis venue pour ça… C’est horrible ce que vous me dîtes !

Coline ferma les yeux et secoua la tête, comme pour se débarrasser de visions indésirables.

- Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda-t-elle d’un air inquiet.

- Que j’allais mourir assassinée par mon mari.

- Oh Seigneur… ça n’arrive jamais…

- Je n’ai vraiment pas de chance ! Mais je suis très choquée par votre méchanceté. Vous n’êtes qu’un charlatan !

- Je ne suis pas un charlatan. Je dis ce que je vois. Je préviens. A vous de changer de route pour éviter les drames que le hasard sème le long de nos chemins et que moi je peux déceler. Rien n’est inéluctable. Je peux vous aider à traverser cette épreuve. D’ailleurs…

Audrey arracha ses mains de celles de la voyante et s’enfuit en larmes.

- Attendez, Audrey, laissez-moi vous expliquer ! Vous n’avez pas compris ! Il faut que je vous aide !

Audrey courut jusqu’à sa voiture et s’écroula sur le volant, sanglotant et tremblant de tous ses membres. Mais, plus que la panique et la peur, c’était la colère qui envahissait son cœur. Comment pouvait-on oser dire des choses pareilles à des gens qui venaient vous voir en toute confiance ? Il fallait dénoncer cette femme, cette sorcière, ce démon, c’était scandaleux ! Quelle méchanceté, quelle violence, quelle honte ! Et elle gagnait sa vie en débitant de telles horreurs ? Audrey se mit à rire à travers ses larmes, se souvenant tout à coup qu’elle était partie en courant et ne l’avait pas payée. Bien fait ! Oh ça oui alors, bien fait ! Elle attrapa son agenda dans son sac et vérifia le calendrier : dans treize jours, c’était la pleine lune. Vraiment, cette femme était une folle furieuse. Non seulement elle vous annonçait votre mort prochaine, ce qui était chose abominable à entendre, mais en rajoutait dans la cruauté, associant son délire aux aléas de l’actualité afin de le rendre plus crédible. Et en accusant son mari par-dessus le marché ! Non, non, et non. Elle ne tomberait pas dans ce piège féroce infâme. De toute façon, elle ne croyait ni aux voyants ni aux astrologues ni en Dieu, alors il était réellement stupide de se mettre dans un tel état. Si elle se refusait à croire aux promesses de bonheur des gourous de toutes sortes, logiquement elle ne devait donc porter aucun crédit non plus à des sentences de malheur. Mais… cela faisait peur malgré tout. On vous promet un mariage avant la fin de l’année, ça n’arrive pas, OK, c’est décevant mais on ne va pas en fouetter un chat. Mais prédire la mort… c’est abominable.

Et quel intérêt avait-elle à annoncer des choses aussi terribles ? Elle pouvait l’aider avait-elle dit… peut-être aurait-elle dû rester un peu…

Non. Tout cela était absurde, totalement extravagant. Il fallait se ressaisir. Aller chercher sa fille d’abord, qu’elle avait laissée à la crèche pour l’après-midi, puis téléphoner à sa mère et lui dire sa façon de penser, et ensuite préparer un gâteau pour son mari. Un bon gros gâteau au chocolat qu’ils mangeraient devant la télé en riant. Elle essuya son visage, se donna un coup de peigne et remit un peu de rouge à lèvres. Désormais elle ne pouvait faire pire, elle était tombée au plus bas : consulter une voyante ! Elle ne pouvait plus que se relever, secouer son manteau de bêtises, être forte, être adulte, enfin.

Elle rentra chez elle, son bébé gazouillant dans ses bras. Elle joua avec elle, la changea, la remit dans son berceau puis commença la confection de son gâteau. Elle téléphonerait à sa mère le lendemain. A froid. Pour le moment, elle avait l’impression d’avoir eu un mauvais rêve et préférait penser à autre chose. L’enfant se mit à pleurer.

- Tais-toi, chérie. Maman se sent mieux, alors je t’en prie, tais-toi ! Tu entends ? Tais-toi !

Lorsque Philippe entra, il s’écria avant même de refermer la porte :

- Depuis le rez-de-chaussée, ça sent le chocolat ! Je me demandais si c’était chez nous ! Tu as fait un gâteau ? C’est gentil !

Il n’avait pas encore retiré son manteau et son écharpe, il se précipita vers sa femme pour la serrer dans ses bras. Et il aperçut alors, soigneusement disposés sur la table du salon, deux verres, une bouteille de vin et une assiette de petites gourmandises.

- Et on prend l’apéro ? Mais qu’est-ce qu’on fête, chérie ?

Le cœur d’Audrey fit un bond dans sa poitrine.

- Philippe… c’est quoi cette écharpe ?

- Mon écharpe ? Et bien c’est une écharpe ! Je l’ai achetée ce matin, j’ai perdu l’autre.

- Et tu as pris une écharpe blanche ?

- Oui, pourquoi pas ?

Au même moment, il se souvint des journaux et de cette particularité que l’on avait notée auprès des victimes.

- Oh… quel imbécile je fais ! Je te jure que je ne l’ai pas fait exprès. J’ai hésité entre une rouge et une blanche… J’ai trouvé la blanche plus classe. Mais pourquoi la vendeuse ne m’a-t-elle rien dit ; j’ai trouvé qu’elle me regardait d’un drôle d’air. Elle a dû me prendre pour le tueur !

Il éclata de rire puis se ravisa :

- Chérie, tu me pardonnes ? Cela ne va pas te mettre des idées en tête au moins ?

- Non, bien sûr. Fais tout de même attention si tu croises des policiers... Et ne t’étonne pas si les femmes changent de trottoir en te voyant. Tu ferais mieux de t’en acheter une autre d’une autre couleur, au moins pour le moment. Allez, viens, on trinque !

- Et tu ne m’as toujours pas dit ce qu’on fêtait.

- Rien de spécial. Enfin si. Je crois que je suis en train de devenir adulte.

- Bonne nouvelle, dit-il en l’embrassant.

Malgré ses espoirs et ses bonnes résolutions, Audrey ne réussit pas à s’endormir. A minuit, elle se leva et jeta l’écharpe à la poubelle. Elle ne pourrait jamais trouver le sommeil sachant ce morceau d’étoffe provocateur pendu dans l’entrée. Mais tout en le faisant, elle détestait son geste ; tout cela était complètement idiot. Elle allait devenir folle si elle ne réagissait pas. Elle ne pouvait pas passer le restant de sa vie à vivre dans la terreur et la paranoïa, elle finirait à l’asile, c’était insupportable. Elle aurait voulu frapper se tête contre ls murs, arracher ses cheveux, n’importe quoi pour que cette peur démentielle quittât son cerveau et l’empêchât d’imploser. Demain elle prendrait un rendez-vous avec un psy. Elle avait eu des doutes pendant des années, maintenant elle en était sûre : quelque chose ne tournait pas rond dans sa tête et elle n’avait pas l’intention de gâcher plus longtemps sa vie, celle de son mari et de leur petite fille. Elle ouvrit la porte d’entrée, descendit au rez-de-chaussée pour aller prendre l’air dehors, regarder la nuit étoilée. Quelquefois la nuit la terrifiait, quelquefois elle l’apaisait.

Le lendemain, elle s’occupa de sa mère.

- Maman ? Je suis allée voir cette… cette Coline, hier.

- Comme je suis contente, ma chérie. Alors ?  Comment l’as-tu trouvée ?

- Démoniaque.

- Comment ça, démoniaque ? Que veux-tu dire ?

- Elle m’a dit que j’allais mourir, dans treize jours, assassinée par Philippe.

- Quoi ? Mais n’importe quoi. Je la connais depuis des années. Elle ne peut pas avoir dit une chose pareille. Tu te moques de moi ?

- Non. Et je crois que je vais la dénoncer… pour charlatanisme et torture mentale.

- La dénoncer à qui ?

- Je ne sais pas… ils doivent avoir une fédération, ou quelque chose, les voyants et autres gourous. Un code de bonne conduite. Je ne sais pas, moi…

- Mais Coline n’est pas un gourou.

- Maman ! Après ce qu’elle m’a dit tu ne vas pas la défendre !

- Mais elle m’a toujours dit la vérité, elle m’a toujours aidée, conseillée avec justesse, et elle ne prédit que des choses heureuses, ou bien elle te met en garde, avec une grande prudence, contre les mauvais chemins qui…

- Ça suffit ! Cela fait des années que tu te fais arnaquer, et voilà tout. En ce qui me concerne, je crois que je vais aller voir un psy, je crois que ce sera beaucoup plus raisonnable et plus sensé.

- Mon dieu… je n’arrive pas à y croire. Tu es sûre qu’elle t’a dit ça ? Il faut que je lui téléphone… je ne comprends pas…

- Tu écoutes ce que je te dis, Maman ? Je vais prendre rendez-vous chez un psy.

- C’est bien, c’est une bonne idée. Tu as dit à Philippe pour Coline ?

- Non. J’aurais trop honte de lui avouer que je suis allée voir une voyante et en plus lui apprendre qu’il est un tueur en série. Non, vraiment, c’est trop. En fait cette expérience m’a fait un électrochoc. Je crois que je vais aller mieux maintenant.

- C’est bien ma chérie, c’est bien.

Après avoir appelé sa mère, Audrey s’assit dans son canapé et chercha des noms de psychiatres sur son téléphone. Devant la liste, elle soupira de découragement. Lequel aller voir ? Fallait-il le choisir par ordre alphabétique ? Fallait-il faire dérouler les noms et prendre le dernier qui apparaitrait en bas de l’écran ? se sentirait-elle mieux avec un homme ou avec une femme. Et qu’allait-elle bien pouvoir lui dire ? Il ou elle la ferait asseoir, l’inviterait à parler, mais qu’avait-elle à raconter ? Rien, vraiment rien. Elle avait déjà tenté autrefois. Les psys, ils ne parlent pas, ils gardent le silence, c’est à vous de laisser libre cours à tout ce qui vous passe par la tête. « La solution est en vous » est leur seul commentaire. Dans ce cas, à quoi servent-ils ? A chaque fois elle avait tout arrêté pour cette unique raison : l’impossibilité de dire quoi que ce soit à cet inconnu en face d’elle.

La première fois, naïve… elle avait demandé à son interlocuteur pourquoi il ne lui posait pas de questions et il avait répondu que c’était à elle seule de s’exprimer. Un long silence s’était installé, elle s’était sentie parfaitement ridicule, assise, là, muette, devant un étranger tout aussi muet qui la fixait. C’était gênant. Si gênant qu’elle s’était mise à lui raconter un cauchemar inventé, pour mettre fin à ce silence insoutenable.

Une histoire, comme quand elle était enfant et qu’elle allait à confesse sans trouver de péché à avouer, imaginant alors des histoires de bonbons volés ou de bouderies. Le médecin hochait la tête de temps en temps, il semblait très satisfait. Puis il l’interrompit : - C’est terminé pour aujourd’hui, ça fera quatre-vingts euros.

La deuxième fois, elle s’était promis de jouer le jeu et de raconter quelque chose de vrai, mais le visage fermé du praticien l’avait définitivement glacée. Elle n’avait pas dit un mot – comment diable s’adresser à un mur ? – et avait payé ses quatre-vingts euros.

La troisième fois, afin de débloquer la situation, le médecin avait entrepris de lui faire connaître les bienfaits de la relaxation. Il lui avait demandé de s’allonger sur le divan, de fermer les yeux et avait commencé une litanie destinée à la détendre :

- Répétez mentalement : il fait chaud… je suis bien… je suis si bien… je sens la chaleur qui envahit tout mon corps, mes muscles se relâchent… 

Quand il avait jugé qu’elle en avait assez entendu pour continuer seule, il se tût et elle l’entendait ouvrir et refermer ses tiroirs, des classeurs ou des livres, griffonner, froisser du papier. Elle s’était dit que peut-être il faisait des mots croisés ou des brouillons de lettres. Elle s’était levée sans rien dire, avait déposé son chèque sur le bureau et n’était plus jamais revenue.

Audrey soupira encore. Elle devait faire un effort, tenter au moins une deuxième fois cette expérience. Elle était peut-être mal tombée la fois précédente. Il existait des médecins sérieux et tant de personnes qui se disaient sauvées par leur psychiatre.

- Allo ? Je voudrais un rendez-vous avec le docteur Abaquet. Trois mois ? Pas avant ? Non, tant pis, excusez-moi.

Elle en appela cinq. Tous étaient pris jusqu’au printemps. Alors elle se décida à fixer tout de même un rendez-vous avec le sixième, dans trois mois.

Elle annonça la nouvelle à son mari qui, enchanté, lui confirma qu’elle avait pris une sage décision. C’était agaçant. En fait, chaque fois qu’elle faisait quelque chose, il se contentait de dire qu’elle avait bien fait. Pas de commentaire, pas de critique, pas de compliment, simplement une confirmation qu’il avait bien eu le message et qu’il approuvait. Pas d’enthousiasme délirant ; juste un accueil poli et courtois des informations de la journée. Cette révélation la déconcerta. Elle n’avait jamais réalisé cela auparavant, mais en fait son mari manquait sérieusement d’exaltation.

Ils dînèrent, Philippe raconta sa journée, toujours la même chose, les clients grincheux, les chefs exigeants, les grands patrons avides de profit.

- Arrête, dit-elle en riant. Tu ne vas pas me donner envie de reprendre le travail !

- Je te l’ai dit, si tu n’en as pas envie, tu peux t’arrêter. Je gagne suffisamment.

- Non, je tiens à travailler. Je tiens à participer à la vie de la société.

- Tu ne préfèrerais pas t’occuper de ta fille ? C’est déjà un gros boulot, non ? Et puis tu pourrais nous faire d’autres jolis bébés ?

- Non ! Je m’ennuie. Les couches, les biberons, les pleurs… c’est pas mon truc. Et quand je m’ennuie, je pense. Et quand je pense, j’ai peur. Au bureau au moins, j’ai l’esprit occupé par des choses concrètes, matérielles.

- Notre fille ne te suffit pas ? Je pensais que…

- Oh arrête je t’en prie. Je connais le refrain, une mère devrait rester à la maison s’occuper des enfants. Je t’avais bien prévenu quand nous avons décidé de fonder une famille, j’étais d’accord, mais il était entendu que je continuerais à travailler.

- Je ne vous comprends pas, vous les femmes. Non, je ne vous comprends pas. Je me demande après quoi vous courez !

- Mais après la même chose que vous.

- Non, les hommes sont des chasseurs, pas les femmes.

- Arrête tes vieux préjugés ! Ils ont dix mille ans. Tu me fatigues, quel macho tu fais !

- Les hommes sont des chasseurs un point c’est tout. C’est un vieil atavisme. Tu ne peux pas l’empêcher.

Il disait ça en caressant du doigt la dame de son couteau et cette image brusquement la terrifia. « Vous allez mourir dans treize jours. C’est votre mari qui va vous tuer. » Elle tenta de chasser ce souvenir cruel de sa tête ; de toute façon, le tueur étranglait ses victimes, il ne les coupait pas en morceaux. Elle se sentit néanmoins mal à l’aise tout le reste de la soirée et prit un somnifère pour être sûre de dormir. Mais ses cauchemars prirent le relais de ses terreurs diurnes. Ces mains, ces doigts glacés qui serraient le cou fragile… Etouffer la souffrance, étouffer la souffrance, faire taire la souffrance.

Dès le lendemain matin, les paroles mystérieuses de son mari lui revinrent en tête. Les hommes sont des chasseurs. Une phrase somme toute banale. Juste un petit morceau de conversation très anodin, comme il devait en naître des millions tous les soirs dans tous les foyers de toute la planète. Mais ce qui était curieux, c’était la façon dont il avait prononcé ces mots, les yeux perdus dans le vague, et jouant avec la lame de son couteau. Il aimait les armes, elle le savait. Il n’en avait pas à la maison, mais il s’intéressait particulièrement aux reportages de télévision qui concernaient la vie militaire, les guerres, les conflits. Il achetait parfois des magazines ou des livres spécialisés et, dans les films à la télé, dès que quelqu’un sortait une arme, il annonçait triomphalement le modèle dont il s’agissait. Un jour elle lui avait proposé de lui acheter un beau pistolet ancien, pour son anniversaire, quelque chose de décoratif qu’ils mettraient en valeur dans la bibliothèque ou sur un mur. Puisque ça le passionnait, il pourrait démarrer une collection. Il exprimait si peu de désirs personnels, passant tout son temps à exaucer ceux de sa femme, qu’elle était prête à encourager cet engouement et qu’il eût comme tout un chacun un passe-temps vraiment à lui.

- Non ! s’était-il écrié. Non, pas d’arme à la maison. Ça me fait peur.

- Tu les aimes, mais ça te fait peur ?

- Oui, c’est comme ça.

Cet épisode lui revenait très bien en mémoire parce qu’elle avait été très déçue. Encore plus lorsqu’elle avait constaté dans les mois qui suivirent que cette attirance semblait avoir totalement disparu. Plus de reportages, plus de commentaires, plus de magazines, plus rien. Tout le monde avait des hobbies, des passions. Sauf lui. Elle-même adorait tricoter et confectionnait d’innombrables pulls qui s’entassaient dans les armoires. Elle aimait également les animaux, ne ratait aucun documentaire, rêvait d’avoir une ferme avec des chèvres et des poules, et des ânes, et des cochons. Et pendant leurs week-ends et leurs vacances, elle entraînait toujours son mari dans les zoos et les réserves. Il suivait docilement.

- Du moment que tu es contente… disait-il en souriant d’un air amoureux.

Mais lui, à part elle, qu’aimait-il ? Il regardait à la télévision les émissions qu’elle choisissait, il lisait les livres qu’elle achetait, il allait là où elle lui disait d’aller.

Elle eut soudain l’impression que son mari était extrêmement bizarre.

De l’enfance et de l’adolescence de Philippe, elle ne connaissait pas grand-chose.

- Je n’ai rien à raconter ! répondait-il en riant quand elle lui demandait des anecdotes. J’étais un garçon tranquille, très tranquille.

Alors elle demandait des détails à sa belle-mère qui soupirait :

- Oh c’était un garçon bien sage, je t’assure. Rien de spécial à te raconter. Pourquoi ? Quelque chose t’inquiète ?

- M’inquiéter ? Non, ce n’est pas le mot. C’est juste un peu étonnant.

- Pas du tout.

Un jour qu’Audrey s’était un peu énervée parce qu’ils recevaient leurs deux familles réunies à l’occasion de la Fête des Mères et que Philippe ne l’aidait pas du tout, la laissait servir, desservir, verser le vin, couper du pain, elle entassa trop vite les assiettes à fromage, en fit tomber une  ce qui la fit exploser de colère.

- Philippe ! Si tu m’aidais, aussi, ça n’arriverait pas ! Je n’arrive pas à tout faire.

- Laissez, laissez… c’est de ma faute, répondit sa belle-mère, je devrais t’aider, tu as raison, nous sommes indignes.

- Non, Geneviève, ce n’est pas à vous de bouger. Vous êtes invitée et c’est Philippe qui devrait faire un petit effort.

- Non, non, calme-toi mon petit. Laisse Philippe. Il n’aime pas ça. C’est un travail de femme.

Audrey eut envie d’envoyer la pauvre femme au diable, mais il fallait surtout ne pas transformer cette sympathique réunion familiale en pugilat. Elle prit sur elle, sourit et parla d’autre chose afin que l’assemblé, un peu décontenancée, pût reprendre le fil des conversations.

Dans la cuisine, cependant, elle interrogea sa belle-mère.

- Pourquoi vous avez dit ça ? Vous l’avez trop gâté ! C’est un garçon adorable, mais il ne fait rien dans la maison, il ne m’aide jamais. Nous sommes au XXIe siècle, j’essaie de le changer !

- Oh non, surtout, n’essaie pas de le changer.

- Geneviève, voyons ! fit Audrey en riant. Ce n’est plus votre bébé. C’est un grand garçon, il faut bien le houspiller un peu.

- Non non je t’en supplie, Audrey, je te parle sérieusement. Renonce à le changer. Il est très bien comme il est. Ça n’a pas toujours été le cas.

- Mais je croyais que c’était un garçon tranquille…

Geneviève n’avait pas répondu. Elle avait fait semblant de ne pas entendre et s’était empressée de rejoindre les autres dans la salle à manger, où Philippe racontait des blagues que lui avait apprises un collègue.

Elle avait parfois l’impression d’être mariée à un inconnu. Elle ne connaissait rien de lui. Il ne parlait jamais de son enfance, de sa vie. Quand elle lui posait des questions, il éludait avec des « Mais… je faisais comme tous les garçons de mon âge : les mêmes jeux, les mêmes blagues, les mêmes bêtises. » Ensuite il avait trouvé le grand amour, Audrey, cela suffisait entièrement à son bonheur.

Est-ce qu’on lui cachait quelque chose ? Est-ce que son mari n’était pas celui qu’elle croyait ? « Renonce à le changer. Il est très bien comme ça. Ça n’a pas toujours été le cas » avait déclaré sa belle-mère.

Et son beau-père qui ne parlait pas… Pourquoi diable n’entendait-on jamais le son de sa voix ? Il regardait tout le monde d’un air bienveillant mais ne prononçait pour ainsi dire aucune parole, à part les salutations d’usage, bonjour, comment ça va, merci, oui tout va bien, au revoir. 

Il se montrait un tout petit peu plus bavard depuis que sa petite-fille était née, ajoutant à son vocabulaire petite chérie, petit trésor et chère enfant.

Plus elle réfléchissait plus elle réalisait que cette famille lui était totalement inconnue. Se pouvait-il qu’il y eût un secret enfoui ? Se pouvait-il que la voyante eût raison et qu’Audrey fût en danger ?

Quand Philippe rentra, Audrey frissonna. Elle avala un tranquillisant discrètement pendant qu’il retirait ses chaussures. Cette situation devenait grotesque. Elle n’allait tout de même pas avoir peur de son mari. Ils étaient ensemble depuis trois ans, elle l’adorait, il était tendre, charmant, insouciant et faisait tout pour la rendre heureuse. Il ne l’aidait pas beaucoup certes mais elle devait admettre qu’il faisait des efforts depuis que le bébé était là. Il n’avait pas son pareil pour la calmer quand elle hurlait dans son berceau et qu’Audrey sentait ses nerfs la lâcher. C’était un bon mari, il avait le droit après tout de ne pas aimer le ménage, il s’occupait du bricolage, des travaux, de la voiture...

Philippe ne pouvait pas être un tueur. Pourquoi cette satanée voyante avait-elle distillé cet horrible poison dans ses veines ?

Philippe se montra ce soir-là aussi calme et gentils que d’habitude, il avait même apporté un bouquet de fleurs, mais  Audrey ne parvenait pas à faire cesser le léger tremblement qui l’avait prise en début d’après-midi.

- Tu as froid ? demanda-t-il.

- Oui, je vais aller mettre un pull supplémentaire.

- Viens contre moi, je vais te réchauffer, mon cœur.

C’était un petit jeu qu’il aimait bien quand elle se plaignait de la fraîcheur, la serrer dans ses bras et frotter vigoureusement son dos et ses bras. Cela la faisait rire et tout ce qui la faisait rire ravissait Philippe.

- Non, non, dit-elle, je vais aller chercher un pull.

Il fut surpris de ce refus, elle qui avait toujours aimé les caresses et les gestes tendres. Lorsque plus tard dans la soirée, elle refusa de faire l’amour, sous prétexte d’une migraine, il ne dit rien, encore une fois, et attribua ce manque de désir qu’elle manifestait depuis plusieurs mois à sa grossesse et à la naissance de leur enfant. C’était bouleversant pour une femme. Le goût lui reviendrait.

Mais elle, Audrey, se sentait vraiment de plus en plus mal auprès de cet homme. La peur grandissait en elle, une peur qu’elle combattait de toutes ces forces parce qu’elle était forcément stupide. Mais les paroles de la voyante tournoyaient dans sa tête comme une danse infernale.

- J’ai mal à la tête, disait-elle désormais chaque fois qu’il tentait une démonstration affectueuse, aussi simple fut-elle, un petite caresse, un baiser dans le cou.

- Va voir le médecin, chérie, ce n’est tout de même pas normal, ces migraines.

- Ca va passer.

- Audrey, je crois qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut que tu me parles. Tu m’évites, tu refuses de faire l’amour… tu rejettes même mes gestes de tendresse. Je m’inquiète. Est-ce que j’ai fait quelque chose qui t’a déplu ? Dis-le moi je t’en prie, j’ai si peur qu’un jour tu ne m’aimes plus ; je t’aime si fort.

-  Ca va passer, je suis juste un peu fatiguée. La petite n’arrête pas de crier, tu sais bien que cela m’épuise. As-tu pris le courrier ?

- Rien que des factures comme d’habitude ; et ce catalogue que j’ai reçu, regarde.

Des armes. Un fabricant qui vendait principalement des armes, comme objets décoratifs. Des sabres, des épées, des poignards, des revolvers, des fusils…

- J’avais vu leur site sur Internet. Je me suis abonnée à leur newsletter, pour voir. Et du coup, ils m’ont envoyé leur catalogue.

- Mais c’est horrible ! s’exclama Audrey.

- Ce sont juste des répliques ! Tu as dit que je devrais m’intéresser à quelque chose qui me soit personnel. Tu disais que tu pourrais m’offrir une arme en cadeau, que je pouvais démarrer une collection.

- Mais tu m’as répondu que les armes te faisaient peur…

Son œil brilla et il sourit fier de lui :

- J’ai travaillé sur moi-même… je me suis dit que j’étais idiot. J’avais tout laissé tomber mais j’ai envie de m’y intéresser à nouveau. Et puis, une fois encore, ce sont des répliques, des objets de collection. 

- Mais les sabres, les épées ?

- Audrey ! Ce ne sont que des objets. Que crains-tu ? Je ne vais pas t’ouvrir le ventre !

Elle le fixa, atterrée, et éclata en sanglots. Il tenta de la prendre dans ses bras, mais elle s’enfuit dans la chambre où elle s’enferma à double tour.

- Audrey ! Audrey ! Mais qu’est-ce que tu as ? Ouvre-moi voyons !

Il resta à la porte, malheureux, pendant de longues minutes. Comme elle ne répondait pas, il finit par aller s’asseoir dans le canapé, et elle entendit la télé. Elle l’imagina, inquiet, vexé, tourmenté par leurs disputes de plus en plus fréquentes.

Mais comment lui expliquer qu’elle avait désormais une peur atroce de lui, que sa pauvre cervelle épuisée, écartelée, torturée n’arrivait plus à organiser ses pensées ? Qui pouvait la délivrer de cet enfer ? Comment pouvait-elle s’assurer que son mari était bien l’homme normal et charmant qu’elle avait épousé et non pas un serial killer dont elle serait la prochaine victime ? Il ne restait plus que cinq jours ! Seigneur, cinq jours ! Il fallait absolument savoir, il fallait réunir toutes les forces qui lui restaient pour trouver une réponse, une preuve.

Elle décida de fouiller le bureau de Philippe, son courrier, ses poches, cherchant des traces des victimes, montrant qu’il les connaissait, ou bien des médicaments qu’il prendrait en cachette, révélant une grave maladie mentale, mais elle ne trouva que des petites choses absolument banales. Aucun papier compromettant, aucune adresse, aucun numéro de téléphone qu’elle ne connût, aucun objet incongru. Des photos de sa femme et de sa fille. Des chewing-gums. Un jeton pour le caddy du supermarché.

Elle appela son meilleur ami, le seul qu’elle lui connaissait. Elle lui fit promettre le silence, prétexta un cadeau d’anniversaire à lui faire :

- Il ne me parle jamais de son passé, il n’a rien à raconter. Il dit toujours comme moi, qu’il a les mêmes goûts que moi… J’aimerais qu’il ait un hobby ou quelque chose qui lui soit plus personnel. A quoi s’intéressait-il enfant ? Quelque chose qu’il aurait oublié, qu’il aurait plaisir à redécouvrir. Est-ce qu’il collectionnait les timbres, par exemple, ou les petites voitures ?

- Non, je ne vois rien. Tu peux le croire, je te confirme qu’on était des garçons très paisibles. On jouait au foot, on faisait du vélo, on regardait la télé, on allait au cinéma. Vous n’allez pas au cinéma quelquefois ?

- Non, rarement. C’est peut-être de ma faute, je ne suis pas à l’aise dans ces salles noires, je suis un peu claustrophobe… Tu crois qu’il aimerait aller au cinéma ?

- Je ne sais pas. Peut-être. Mais on avait des goûts un peu étranges, pas sûr que ça te plairait. Tiens, tu vois, finalement, en creusant on trouve des choses oubliées ! On n’allait voir que des films d’horreur, avec des couteaux, du sang, tu vois le genre…

- Ah bon ? répondit-elle en frémissant. Il n’en regarde jamais à la télé... Il prétend que c’est dégoûtant.

- Tu m’étonnes ! Il y en a un qui l’a beaucoup marqué. Il n’a pas voulu sortir pendant un mois ! Et je crois qu’il n’a plus jamais regardé ce type de film.

- Lequel !

- Je ne me souviens plus du titre… un histoire de tueur en série… Il y a très longtemps de ça maintenant, ça n’a plus d’importance. C’était, comment dire, très réaliste, sans doute pas destiné à des jeunes de notre âge, et ça nous avait pas mal troublés.

- Vraiment, tu ne te souviens pas du titre ?

- Non, je t’assure.

- J’aurais pu lui acheter le DVD.

- Non, c’est une très mauvaise idée ! Je n’aurais pas dû te parler de ça.

- Mais pourquoi ?

Audrey sentit soudain que son ami devenait mal à l’aise.

- Tant pis, laisse tomber… continua-t-elle. Autre chose, sa mère m’a dit dernièrement qu’il était un garçon bien, mais que ça n’avait pas toujours été le cas.

- Comment ? Mais ça a toujours été un type bien ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je ne comprends vraiment pas pourquoi elle t’a dit un truc pareil. Ecoute, Audrey, c’est à Philippe que tu devrais poser ces questions, non ? J’ai du travail, il faut que je te laisse.

Elle raccrocha, furieuse. Il était évident que ses interrogations le gênaient. Mais qu’avaient-ils donc tous avec leurs cachotteries ? Son enquête ne la rassurait pas, bien au contraire, le passé de Philippe semblait couvert d’un épais bouillard de non-dits.

Elle n’avait plus d’autre solution que de rassembler tout son courage et de poser des questions directes à son mari, grâce aux quelques confidences glanées. De toute façon, elle n’avait plus rien à perdre désormais. Au contraire. Peut-être même, elle l’espérait encore, prendrait-il fort bien la chose, lui expliquerait tout et la tranquilliserait définitivement. Ou alors il s’énerverait, bafouillerait et elle saurait qu’elle devait le quitter immédiatement car elle était en grand danger. Et elle n’avait plus que cinq jours.

Philippe se mit à rire lorsqu’elle lui rapporta ce que sa mère avait laissé entendre.

- Ah c’est donc ça qui te tourmente depuis tout ce temps ? Encore ma mère et ses histoires ! Elle est un peu cinglée, tu le sais bien… Il ne faut pas écouter ses affabulations, elle dramatise, elle brode, elle invente, elle se fait des films dont elle est la pauvre victime éplorée… Pourquoi crois-tu que mon père ne parle plus ? Il a essayé pendant des années de la ramener à plus de discernement, mais il s’est tellement fait rabrouer et critiquer qu’un jour il a cessé de lui dire quoi ce soit à part « passe-moi le sel ».

- Tout de même… elle a suggéré que tu avais fait de grosses bêtises…

- Oui, de très grosses bêtises, en effet… dit-il d’un air pensif.

- Mais qu’est-ce que tu as fait ?

- J’ai volé un paquet de bonbons, une fois, au magasin où elle faisait ses courses. Elle a eu la honte de sa vie.

- Tu te fiches de moi ?

- Pas du tout !

- Ta mère parle sûrement d’autre chose…

- Audrey ! Pourrais-tu enfin arrêter de faire galoper ton imagination dès que quelqu’un t’adresse trois mots. Tu es comme ma mère, en fait ! Je te jure que ça devient fatiguant… Tu es à cran en ce moment… qu’est-ce que tu as ? Vas-tu me le dire ? Je m’efforce d’être compréhensif, mais là je commence à en avoir un peu assez. Il faut que cela cesse.

- Tu ne me supportes plus, c’est ça ?

- Quand tu es comme ça, à inventer des tourments pour alimenter ton angoisse interne, non, je ne supporte plus. J’ai justement vu ma mère se faire du mal toute seule, je ne veux pas que tu sois comme elle… Moi je suis un garçon simple, pas compliqué. Je ne ne comprends pas pourquoi on peut s’inquiéter de tout à tort et à travers, imaginer sans cesse le pire… Je fais tout ce que je peux pour te rassurer, mais apparemment je n’y parviens pas. Et je ne sais plus comment réagir. Il faut que tu fasses un effort, Audrey, sinon…

- Sinon quoi ? Tu m’ouvres le ventre ?

Il la regarda, hébété.

- Mais Audrey… tu es folle !

- Je suis folle ? C’est donc ce que tu penses de moi ? Nous n’avons plus rien à nous dire. Et je ne sais pas de nous deux lequel est le plus fou… Je m’en vais.

- Audrey, Audrey… essayons de parler calmement.

- Non ! Je n’en peux plus. Je vais passer quelques jours chez ma mère. Tu me fais peur.

Suffoqué, Philippe s’écroula dans le canapé :

- Je te fais peur ? Tu veux me quitter ? Audrey, tu veux me quitter ?

Elle ne répondit pas et courut remplir une valise pour elle et sa fille. Elle serait bien protégée chez ses parents et si la lune revenait et qu’il n’arrivait rien, c’était que la voyante était bel et bien une immonde sorcière méprisable. Elle pourrait retrouver Philippe et se faire pardonner. Parce qu’elle aimait toujours profondément l’homme qu’elle avait épousé et espérait de tout son coeur, de toute son âme qu’il n’avait rien d’un assassin.

Simone informa Audrey que Coline avait tenté de la joindre, lui demandant de convaincre Audrey de revenir la voir.

- Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

- Qu’elle aille au diable !

- Merci Maman, c’est bien.

- Repose-toi ma chérie, je m’occupe du bébé.

- Oui, je te remercie… elle n’arrête pas de pleurer, je ne sais pas ce qu’elle a. Elle m’énerve. Maman, c’est quoi cette écharpe ?

- C’est celle de ton père, pourquoi ?

- Elle est blanche…

- Et alors ?

- Les victimes, elles avaient toutes des écharpes blanches autour du cou.

- Ah oui, c’est vrai. Mais ton père n’a jamais porté que des écharpes blanches. Tu n’avais jamais remarqué ? Il n’arrête pas de les perdre, d’ailleurs. Je ne sais pas comment il se débrouille !

- Jette-moi ça tout de suite !

Surprise par la violence du ton, Simone prit l’écharpe et la rangea au fond d’un placard. On verrait plus tard. Sa petite fille allait mal, très mal. Elle avait toujours été fragile, trop sensible. Et cette Coline avait été très maladroite en lui parlant aussi crûment. Quant à Philippe… Simone avait un peu peur elle aussi. Et attendait, comme sa fille que passe ce délai fatidique. Ensuite tout irait mieux. Audrey pourrait penser à autre chose et elle irait voir c psychiatre qui pourrait l’aider.

La pleine lune de nouveau éclaira la nuit de la petite ville, mais aucune victime ne fut découverte. La police piétinait. Le tueur avait-il quitté la ville ? Ou bien cette histoire de lune n’était-elle que pure coïncidence ? Ils continuaient leur enquête un peu impuissants.

Audrey avait compté les derniers jours qui étaient supposés lui rester. Quatre. Trois. Deux. Un. Elle pouvait rentrer chez elle, il ne s’était rien passé. Elle se sentait soulagée mais malheureuse, tellement malheureuse et misérable. Fallait-il tout avouer à Philippe ? Oui, sans doute. Si elle voulait que leur couple fonctionne comme avant, il fallait vider son cœur.

Quand Philippe vit qu’elle était là, il se précipita vers elle, la serra contre lui. Elle se laissa faire en frissonnant.

- Tu as froid ma chérie, tu trembles ?

- Oui je vais mettre un autre pull. Je n’arrête pas de trembler en ce moment. Il faut que nous parlions. Je crois que je ne vais pas très bien. J’ai hâte d’aller voir ce psy, je crois que cela me fera du bien. Tu as raison, je suis en train de me terrifier moi-même. Je veux que cette torture s’arrête. J’ai tout le temps peur. Je ne sais pas pourquoi…

Car même si elle ne se concentrait plus sur la seule personne de son mari, un effroi glacé continuait d’habiter son âme, une angoisse sourde, un mal-être constant. Et la nuit ramenait toujours ces mains qui serraient lentement, lentement. Elle se mit à pleurer et il la serra plus fort.

Par-dessus l’épaule de Philippe, elle aperçut l’écharpe blanche qui traînait sur le canapé.

- C’est quoi ça ? Je l’avais jetée ! fit-elle sèchement. Tu n’en as tout de même pas racheté une autre ?

- Je l’ai trouvée dans la poubelle un matin. Je me suis dit que tu avais agi sur un coup de colère. Ces derniers temps, tu étais toujours si nerveuse. Je l’ai reprise, on ne jette pas une belle écharpe comme ça, c’est du cachemire. Je l’ai fait nettoyer.

- Je ne veux plus voir toutes ces écharpes blanches ! Donne-la moi immédiatement. Je vais la détruire moi-même puisque je ne peux pas te faire confiance.

Le bébé se mit à hurler. Elle hurlait tout le temps, cette enfant ! Et Audrey avec sa pauvre tête si tourmentée ne supportait plus ces pleurs. Elle culpabilisait en se disant qu’elle devait transmettre son anxiété à sa fille et qu’elle en ferait à son tour une pauvre petite créature rongée d’angoisse. Mais entendre ces cris stridents, devenait par trop intolérable.

Elle se précipita sur le bébé :

- Mais tais-toi, tais-toi donc ! Je te hais quand tu cries comme ça ! Je te hais ! Vas-tu te taire ? Vas-tu te taire ? Vas-tu te taire à la fin ?

Lorsque les secours arrivèrent, Philippe s’expliqua en pleurant, serrant contre lui sa fille qui s’était endormie sur l’épaule protectrice :

- Vous savez, ma femme n’allait pas très bien. Elle a toujours été dépressive, ces derniers temps. Elle était si nerveuse, si nerveuse… Elle ne supportait pas les pleurs de notre bébé. Parfois elle me faisait peur. Ce soir elle s’est énervée et elle s’est jetée sur la petite. Elle criait si fort… Je suis venu pour la calmer. Elle… oh mon dieu… elle essayait de l’étrangler avec mon écharpe. Je n’ai pas réfléchi, j’ai foncé sur elle, je l’ai tirée violemment, elle est tombée, sa tête a heurté le coin du meuble… 

- Nous sommes désolés, Monsieur. Dîtes, ce bracelet ? Vous le connaissez ?

- Non, je ne l’avais pas remarquée. Ma femme adore… adorait… les bijoux.

- Il fait partie d’un trio ; nous avons trouvé les deux autres sur la dernière victime. Ses parents, à la morgue, nous ont fait remarquer qu’il en manquait un, leur fille portait toujours ce trio de bracelets. Ils sont sûrs que le tueur l’a pris.

- Inspecteur ! Venez voir.

Le policier se leva et s’approcha de son collègue. Caché au fond d’un placard, derrière des piles de vêtements, il y avait tout un tas d’écharpes blanches.

 

DELIRE
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