Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le cabinet de lecture d'Alice

MAMAN

Quand il ouvrit la porte pour sortir de la maison et se rendre à son travail, Paul avait un immense sourire sur les lèvres. Avant de se mettre en marche, il s’arrêta un court instant pour contempler l’agréable vision qui s’offrait à lui. De l’autre côté de la rue s’ouvrait un grand parc qui, par ce délicieux matin de printemps, le vert tendre de ses feuilles, le bleu du ciel et l’air doux et parfumé qui flottait, lui rappelèrent combien la vie était belle et bonne.

         Il allait se marier. Céline avait dit oui, c’était incroyable, fabuleux, magique, elle avait dit oui. Il avait fait sa demande avec un peu d’inquiétude, même s’il sentait bien qu’il avait de bonnes chances d’obtenir une réponse favorable. Ils s’entendaient si bien… partageant les mêmes goûts pour la nature et les grandes promenades à la campagne, les voyages et la découverte d’autres cultures et civilisations, ils aimaient les mêmes programmes de télévision, lisaient les mêmes magazines, adoraient tous les deux les restaurants chinois et le cinéma. Céline était une fille simple, modeste, gentille, pas compliquée. Moderne pourtant. Toujours bien coiffée et maquillée, sans excès, parfumée, portant des vêtements à la mode, mais tout en sobriété. Chic et élégante. Elle travaillait comme secrétaire commerciale dans une grande entreprise et vivait dans un petit appartement coquet, décoré avec soin, à la fois romantique et pétillant, comme elle. Et lui non plus n’était pas si mal. Grand, mince, un regard bleu intense, de beaux cheveux épais et de belles mains. Céline répétait sans cesse qu’il avait de belles mains et il était fort content de cette petite caractéristique personnelle qui plaisait si fort à sa jeune compagne. Céline avait en effet trente ans de moins que lui. Elle disait que ces années en plus la rassuraient, qu’elle se sentait protégée, et lui adorait ce rôle. Il avait toujours aimé voler au secours des faibles et des opprimés. Non que Céline fût faible ou opprimée, bien au contraire, c’était une femme de caractère. Mais son jeune âge par rapport à lui, la rendait moins sûre d’elle quand elle se trouvait seule avec lui et il aimait bien jouer les chevaliers ardents, cultivés et responsables. 

         Dans la vie aussi, il se plaisait à aider et à guider les âmes plus ou moins perdues. Le soir, après son travail à la banque, deux fois par semaine, il allait donner un coup de main en tant que bénévole à deux associations, une pour de jeunes enfants défavorisés à qui il redonnait les bases de la lecture, de l’écriture, du calcul, et une autre qui essayait de réinsérer dans la vie des personnes en grande détresse sociale.

         Au bureau on le taquinait sur cette très jolie jeune femme blonde qui venait le chercher pour aller déjeuner et, maintenant que Céline avait dit oui, il allait offrir à ses collègues une coupe de Champagne pour célébrer cette importante et merveilleuse nouvelle. Ils se marieraient cet été. Céline s’occupait de leur trouver un appartement.

         Avec une grande chambre pour la mère de Paul.

         Elle ne connaissait pas encore sa future bru. Paul savait qu’il s’était montré un peu négligent, qu’il aurait dû déjà les mettre en présence l’une de l’autre ; dès ce soir, il lui parlerait et ils conviendraient d’une date pour faire les présentations. De toute façon, sa mère allait l’adorer. Céline avait toutes les qualités ; il était impossible de ne pas l’aimer. Et Céline était compréhensive, très compréhensive. Par exemple, jamais elle n’avait trouvé à redire sur la vie solitaire qu’il avait menée jusqu’alors. Elle disait qu’il n’avait simplement pas eu de chance, mais que c’était très bien ainsi puisque cela lui avait permis, à elle, de le rencontrer et de le séduire. Chère, chère Céline. On disait que les jeunes femmes qui épousaient des hommes beaucoup plus âgés les épousaient pour leur argent. Mais lui n’en avait pas. Elle l’aimait donc juste pour lui. La vie était décidément merveilleuse.

         Il avait cinquante ans, il n’avait jamais été marié et que cette aventure passionnante qui l’attendait lui arrivât enfin, il n’y croyait plus. Qui voudrait de ce qu’on appelait encore « un vieux garçon » qui habitait toujours avec sa mère ? Cela rebutait les femmes, elles trouvaient cela bizarre, tout à fait bizarre, si bizarre que cela devait cacher bien des choses inavouables… Alors quand il rencontrait une personne, il n’en parlait pas tout de suite, et avouait son petit secret plusieurs semaines après le premier rendez-vous, quand il était sûr d’avoir fait la connaissance d’une personne bienveillante, qui n’allait pas chercher midi à quatorze heures et prenait les choses comme elles venaient. Il avait cinquante ans et vivait encore avec sa mère. Et alors ?

Hélas, il fallait bien l’admettre, ses liaisons amoureuses ne duraient jamais. Même après avoir partagé d’excellents moments avec lui, du moins c’était ce qu’elles affirmaient, elles commençaient à se poser des questions, à s’interroger, puis à le quitter. Et sans aucun doute, la perspective d’avoir toujours Belle-Maman dans les pattes ne devait pas les exciter beaucoup…

         Céline, elle, avait toujours été très attentive, ne marquant jamais le moindre doute, comme si la situation était somme toute très banale, et elle se disait impatiente de connaître cette femme, si formidable que son fils n’avait jamais eu envie de la quitter. Elle disait aimer les vieilles personnes et admirait profondément ceux qui les accueillaient dans leurs foyers lorsque la perte d’autonomie les empêchait de vivre seules. Sa propre grand-mère habitait chez ses parents et elle trouvait ça parfaitement normal, au contraire de tous ces gens qui s’empressaient de placer les leurs dans des maisons de retraite où personne ne voudrait rester ne serait-ce qu’une seule journée. Qu’attendait-il donc pour lui présenter sa mère ?

         La situation de Paul était très banale, en somme, et fort honorable, se plaisait-elle à lui répéter.

Son père les avait quittés, sa mère et lui, alors qu’il était enfant, et ils avaient été bien tristes tous les deux. Sa mère était si bouleversée qu’elle ne pouvait plus rien à la maison et restait allongée sur son lit à pleur des journées entières. Il veillait sur elle, puis elle sur lui, quand elle s’était sentie mieux. Elle était restée cependant très faible, toujours fatiguée, et atteinte de mélancolie ; il n’était pas question qu’elle pût trouver un emploi dans ces conditions. Ils avaient d’abord vécu sur les économies du couple, puis il s’était mis au travail dès qu’il avait pu et ils vivaient maintenant tous les deux sur son petit salaire d’employé. Il n’aurait pas pu s’offrir un appartement pour lui tout seul tout en continuant de payer l’emprunt sur la maison familiale. Et pourquoi vivre seul, chacun de son côté, chacun avec sa solitude ? Il était bien plus agréable de trouver quelqu’un à qui parler le soir, autant pour lui que pour elle. C’était absurde de l’imaginer seule devant sa télé, avalant son potage, sans conviction, et lui tout aussi seul de son côté, devant le même programme télé, avec une bière et un sandwich. Alors ils habitaient toujours ensemble, et voilà. Il se demandait pourquoi cela faisait autant ricaner les gens… Un vieux célibataire et sa mère. Il était où, le problème ? 

         De toute façon, il n’avait pas beaucoup de temps pour se poser des questions car son emploi du temps était fort chargé. Le week-end, il faisait le ménage de la maison, puis les courses, les lessives, le repassage ; il vérifiait aussi le courrier reçu, réglait les factures, tenait le budget, car sa mère répétait sans cesse qu’elle était épuisée. Plusieurs fois par semaine, il aimait se rendre dans ses associations soit en dispensant ses services directement soit en gérant les tâches administratives. Il ne lui restait donc que peu de temps pour multiplier les rencontres amoureuses et il comptait plutôt sur la chance et le hasard qui lui feraient bien trouver un jour la femme de sa vie. Quelquefois, il allait en discothèque avec des collègues, célibataires comme lui ; non qu’il eût une réelle attirance pour ce genre d’endroit, trop de bruit, trop de fumée, et des filles un peu trop délurées pour lui, et qui n’aimeraient certainement pas sa mère, vu la façon dont elles parlaient de leurs propres parents ; mais il fallait bien garder un lien avec la modernité. Les discothèques en faisaient partie. Et boire un verre entre camarades, c’était de temps en temps, un moment assez agréable.

         Et puis Céline était arrivée dans sa vie, sa merveilleuse et adorable Céline. Elle venait de trouver ce travail sur Paris et voulait ouvrir un compte dans l’agence bancaire où il travaillait. Le hasard et le destin. Il l’avait reçue, ils avaient sympathisé et s’étaient revus plusieurs fois car un problème informatique avait retardé les opérations prévues. Céline riait, en disant qu’elle n’avait pas misé sur la bonne banque ! Un soir il lui avait proposé d’aller prendre un verre. Et voilà, leur histoire avait commencé.

         Il avait failli se marier une fois, il y a bien longtemps. Il était beaucoup plus jeune et sans doute plus influençable. Il était tombé amoureux très vite et avait voulu présenter sa conquête à sa mère aussitôt. Quel malheur ! Elle ne l’avait pas appréciée du tout ; elle affirmait, d’un ton assuré, que c’était une mauvaise personne, qu’elle n’en voulait qu’à leur argent, et qu’elle la regardait de travers comme il elle avait voulu lui jeter un sort. A force de l’entendre geindre et marmonner, il avait fini, non pas par la croire, encore que tous ces commentaires désobligeants avaient fini par l’ébranler un peu, mais par renoncer à ses projets matrimoniaux. Si Marie ne plaisait pas à sa mère, il ne pouvait être question d’aller plus loin. Cette dernière s’était toujours montrée très intuitive ; elle semblait sentir les choses à l’avance et il faisait confiance à ce don qu’elle avait de repérer dans leur entourage ce qui pourrait ne pas convenir à leur vie ou provoquer des problèmes. La jeune fille avait été très malheureuse de se voir

éconduite car elle était sincère dans son amour et ne comprenait pas pourquoi cette femme disait toutes ces méchancetés à son sujet et pourquoi Paul la croyait sans lui laisser la moindre chance, avec le temps, de prouver que ces jugements blessants étaient en tout point erronés. C’était son opinion. Elle s’était efforcée, pendant plusieurs semaines, sans se décourager, d’être indulgente et courtoise avec cette femme qui ne cessait de la critiquer, elle lui apportait des fleurs et des gâteaux, mais la vieille dame les jetait à la poubelle, devant elle, parce que, grondait-elle, elle ne se laisserait pas acheter par cette gourgandine. Quand Paul avait rompu, elle avait beaucoup pleuré et l’avait prévenu que jamais il ne trouverait à se marier, parce que sa mère avait décidé à tout jamais qu’elle garderait son fils pour elle toute seule et ne le laisserait pas partir de si tôt.

         Ridicule. Au contraire, entre deux ruptures, sa mère lui demandait sans cesse s’il avait enfin rencontré une bonne personne, une femme honnête et gentille. Elle répétait qu’elle serait si fière le jour où elle accompagnerait son fils à son mariage et qu’elle rêvait d’avoir des petits-enfants, que rien ne lui ferait davantage plaisir.

         Quand il avait commencé à lui parler de Céline, elle s’était montrée très intéressée. Elle posait des questions, et les réponses précises et claires de son fils semblaient lui convenir. Et c’était bien normal puisque Céline était la perfection. Il était sûr, absolument sûr que le courant allait passer et ce matin-là, il partit donc travailler rayonnant de bonheur. La veille au soir, sa mère était malade et de mauvaise humeur, par conséquent il ne lui avait pas pu lui annoncer le oui de Céline. Ce matin, après une nuit agitée, elle dormait enfin, apaisée, il ne l’avait pas réveillée. Mais ce soir, ils s’offriraient tous les deux une bouteille de bon vin pour célébrer la nouvelle.

         Comme promis, à midi, il offrit le champagne à ses collègues et à son directeur. Paul téléphona à Céline pour qu’elle pût se joindre à eux et elle arriva, toute rougissante mais si élégante et charmante…

         - Mon vieux, tu as fait fort, lui dit son ami Jean-Marc, tu as attendu longtemps mais tu as vraiment trouvé une fille épatante. Sympa et canon !

         - Ta mère l’a vue ?

         - Non, pas encore.

         - Mais qu’est-ce que tu attends ? J’espère qu’elle ne va pas te mettre des bâtons dans les roues comme l’autre fois !

         Paul détestait quand on laissait ainsi supposer que sa mère pût se monter trop possessive à son égard. Mais il tentait de rester calme désormais, car, par le passé, à trop la défendre, il s’attirait toujours des moqueries « le fifils à sa maman… le toutou à sa maman ».  Très désagréable.

         L’après-midi au bureau fut joyeux et détendu et les clients qui passaient se félicitaient d’avoir une banque où régnait une si bonne ambiance.

         Paul rentra chez lui, le cœur en joie ; la vie était bonne avec lui et elle allait l’être encore plus.

         Sa mère l’attendait, toute heureuse de le revoir car le matin, puisqu’elle n’avait pas vu son grand garçon, elle était soucieuse de s’assurer qu’il allait bien.

         - Ta journée s’est bien passée, mon fils ? Je t’ai préparé ton repas préféré : une tartiflette.

         - Comme c’est gentil ! Et moi, je vais déboucher une bonne bouteille car nous avons un grand événement à fêter. Tu sais, mon amie Céline, dont je t’ai souvent parlé, et bien je l’ai demandée en mariage et elle a accepté.

         Sa mère se tut. Et fronça les sourcils. Dans l’euphorie qui l’habitait depuis le matin, il avait oublié de ménager sa mère ; il aurait dû être beaucoup moins rapide et direct.

         - Tu me surprends, dit-elle. Tu ne m’as jamais laissé entendre que c’était si sérieux entre vous. As-tu bien réfléchi, mon fils ? Cette femme est-elle vraiment faite pour toi ?

         - Maman, nous en avons discuté bien des fois. Tu m’as dit toi-même qu’elle semblait parée de toutes les qualités et que tu avais hâte de la rencontrer.

         - Oui, mais rien ne presse. Vous vous connaissez depuis peu de temps. Et puis, un mariage, un mariage… tout de suite les grands mots. Ça ne se fait pas comme ça. Et puis si tu t’en vas… je ne te verrai plus !

         Il serra sa mère dans ses bras.

         - Je ne m’en vais pas. Je resterai toujours avec toi. Nous cherchons un appartement plus grand, tu vivras avec nous, tu auras une belle chambre, que nous décorerons selon tes goûts. Tu pourras demander tout ce que tu veux.

         - Je ne veux rien d’autre que ton bonheur, mon fils. Mais cette fille, tu vois, je trouve qu’elle est un peu bizarre. Tu dis qu’elle accepte de vivre avec moi ? Elle ne me connaît pas encore et elle accepte de partager notre vie comme si de rien n’était. Tu admettras que c’est rare une pareille tolérance. Les belles-filles ne veulent jamais vivre avec les belles-mères.

         - Mais je lui ai parlé de toi tant de fois. Tous les jours je lui parle de toi. Elle sait bien que tu fais partie de ma vie, que jamais je ne t’abandonnerai. Elle le comprend et l’accepte. Elle-même est très attachée à ses parents.

         - Ils te connaissent ?

         - Pas encore. Ils habitent Nice. Tu vois, la situation est la même. Ils ne m’ont pas encore vu.

         Sa mère resta silencieuse. Ils passèrent à table et Paul déboucha la bouteille.

         - Allons Maman, à quoi penses-tu ? Qu’est-ce qui te tracasse ?

         - Je ne veux pas. Je ne veux pas aller dans un appartement. Je suis très bien ici. Je ne veux pas de ta Céline.

         Elle fixait son assiette, jouait avec sa fourchette, l’air boudeur.

         Paul la regarda, consterné. Mais il avait maintes fois imaginé la situation qu’il était en train de vivre et il savait que cette réaction était prévisible, sa mère avait souvent des sautes d’humeur, elle était même quelquefois un peu capricieuse. Elle commençait toujours par dire non à toute proposition extérieure, puis elle réfléchissait, faisait la part des choses et acceptait. Changer le système de chauffage, faire venir un ramoneur, aller faire une promenade dans Paris… chaque fois il fallait plusieurs jours avant qu’elle ne se rangeât à l’avis de son fils. En fait, la seule fois où elle avait jusqu’au bout maintenu son refus, c’était avec Marie. Mais c’était différent, elle avait raison, Marie n’était pas une fille pour lui. Céline, elle, était un ange et elle l’aimerait. Il fallait juste qu’elle la connût au plus vite et qu’elle s’habituât à l’idée. Il allait lui présenter, ils déjeuneraient ensemble, ils l’emmèneraient se promener au bord de la mer un week-end, puis ils l’emmèneraient voir l’appartement qu’ils auraient choisi et ils ne déménageraient que lorsque tout serait repeint et retapissé selon leurs vœux. Il lui sourit tendrement puis dit fermement en la regardant droit dans les yeux.

         - Maman, j’aime Céline. Et je l’épouserai. Tu verras que tout va très bien se passer.

         - Et moi je te dis que non.

         Elle se leva et lui planta dans la main sa fourchette, de toutes ses forces. Paul hurla.

         - Mais qu’est-ce qui te prend voyons ? Tu m’as fait très mal. Oh Seigneur, il faut que je la retire. Va me chercher un chiffon, quelque chose… Oh je vais me sentir mal.

         Le cœur au bord des lèvres, de grosses gouttes de sueur dégoulinant sur son visage, il réussit à retirer l’ustensile et se leva avec précaution, craignant de s’évanouir, pour passer sa main sous l’eau fraîche du robinet et tenter d’arrêter le sang.

- Qu’est-ce qui t’a pris, Maman ? On ne fait pas des choses pareilles, voyons !

         Elle le regardait les yeux vides d’expression et marmonnait :

         - Non, non, ce n’est pas vrai… il n’est pas comme ça…

         Puis elle se mit à pleurer et gagna sa chambre. Il se dit qu’ils reprendraient la discussion plus tard et entreprit de se faire un pansement, ce qui n’était guère facile avec une seule main. Il avait très mal et se demandait ce qui avait bien pu se passer dans la tête de sa mère pour commettre une chose aussi stupide.

         Le lendemain, il passa chez le médecin à qui il fut obligé de raconter ce qui s’était passé, sinon comment expliquer ces quatre petits trous bien alignés sur sa main ? Le docteur haussa les sourcils, stupéfait, mais il ne lui appartenait pas de dire à un homme de cinquante ans qu’il serait peut-être temps d’arrêter de céder aux caprices de plus en plus délirants de sa vieille mère. Paul repartit avec un beau bandage et raconta à ses collègues qu’il s’était blessé en découpant le poulet, ce qui lui valut quelques plaisanteries sur sa maladresse.

         Céline, elle, fit une triste mine quand il lui narra l’incident dans toute sa réalité...

         - Je n’ai jamais rien entendu d’aussi grotesque ! Tu es sûr qu’elle a toute sa tête ? En tout cas, je te l’avais dit… j’étais sûre qu’elle ne prendrait pas la nouvelle aussi bien que ça. Tout de même, une fourchette… C’est incroyable ! Paul, il faut que tu me présentes ta mère au plus vite. Il faut qu’elle me rencontre, qu’elle s’habitue à moi, et moi à elle… car je ne suis pas si certaine de m’accoutumer à un personne qui plante des fourchettes dans la main des gens quand elle n’est pas d’accord avec quelque chose.

         - Elle a été malade la nuit dernière ; elle devait être fatiguée… c’est vrai que c’est difficile à comprendre ; cela m’a beaucoup choqué moi aussi. Je n’ai pas fermé l’œil. Jamais elle n’a eu un tel comportement. C’est une réaction très violente. J’espère qu’elle a repris ses esprits. De toute façon, je peux t’affirmer que je ne la laisserai pas m’impressionner. Si elle est malheureuse, tant pis, cela me fera souffrir mais je veux vivre avec toi et il n’est pas question qu’elle m’en empêche.

         - Tout se passera bien, répondit Céline avec douceur. Cela ne va pas se faire en un jour, mais je suis sûre que tout se passera bien.

         Paul rentra chez lui avec un peu d’appréhension. Mais dès l’entrée, une bonne odeur d’oignons qui blondissaient dans le beurre lui chatouilla les narines et il fut aussitôt rassuré.

         - Bonne journée, mon fils ? demanda la voix bien-aimée de sa mère. Comment va ta main ?

         - Ça va, tu vois, j’ai un joli bandage que tu devras m’aider à changer tout à l’heure. Et toi tu as passé une bonne journée ?

         - Pas très bonne, non.

         Paul se dit qu’elle avait dû ruminer sur sa mauvaise action et qu’elle ne savait pas comment lui présenter ses excuses. Mais elle poursuivit :

         - J’ai repensé à ce que tu m’avais dit hier soir. Et je te le répète, ce n’est pas possible.

         - Qu’est-ce qui n’est pas possible, Maman ?

         - Ta Céline. Tu la vois dans la journée si tu veux, mais il est hors de question qu’elle vienne vivre avec nous. Encore moins que j’aille habiter avec elle dans un appartement.

         - Maman ! J’ai cinquante ans. Il est normal, et il est grand temps que j’aie une épouse. Et des enfants. Tu ne peux pas m’en empêcher. Tu m’as dit tant de fois que ça te ferait plaisir d’avoir des petits-enfants.

         - Non, je n’ai pas du tout envie. Ce mariage n’est pas possible, c’est tout.

         Paul haussa le ton.

         - Et bien tu le prends comme tu veux, mais j’épouserai Céline, que ça te plaise ou non. Et si tu ne veux pas venir avec nous, et bien tu resteras seule ici. Je viendrai te voir tous les jours.

         Sa mère éclata en sanglots et quand il voulut aller la consoler, elle lui sauta au visage et le griffa sur les deux joues avec une force terrifiante. Il recula, atterré, le visage en feu et une goutte de sang tomba par terre.

         - Mais tu n’es pas bien ? Que tu ne sois pas d’accord, je peux le comprendre, mais tu n’as pas à m’agresser de cette manière ! Maman, calme-toi, je t’en supplie. Qu’est-ce qui te prend ? Tiens, assieds-toi, discutons tous les deux.

         - Ils ont raison… tu es un mauvais fils. Un mauvais fils.

         Elle s’approcha à nouveau de lui, lui cracha au visage et s’enfuit dans sa chambre.

         Paul resta seul, accablé, blessé au plus profond de son cœur. Il sortit son mouchoir et essuya ses joues douloureuses. Sa mère devenait-elle folle ? Comment expliquer de pareils agissements ? Que devait-il faire ? Que pouvait-il faire ? Maman, sa gentille Maman, comment pouvait-elle frapper son propre fils, elle qui avait toujours été si tendre et si câline, comment pouvait-elle lui cracher au visage comme s’il était une créature abjecte, un démon, un monstre, quelque chose qui lui faisait horreur ?

         Et comment aller au bureau demain avec ces épouvantables marques sur les joues ? Devait-il soudain s’inventer un chat ? Un très gros chat. Très agressif. Mais il n’avait guère d’autre solution.

         Céline se fâcha :

         - Tu ne m’avais pas dit qu’en fait elle était à moitié dingue !

         - Mais elle n’est pas dingue ! Je ne comprends pas ce qu’il lui arrive. Elle n’a jamais été comme ça. Elle est bizarre depuis hier.

         - Tu ne comprends pas ? Mais c’est très simple, voyons. Tant qu’elle t’a à la maison, à son entière disposition, elle est parfaitement normale. Tu lui échappes, elle devient folle. Elle est névrosée, il y a quelque chose. Tu ne m’as pas tout dit, Paul, je suis sûre que tu ne m’as pas tout dit. On n’a pas soudain des gestes pareils, je n’y crois pas une seconde. Elle est dérangée, non ? Raconte-moi…

         - Mais je t’assure qu’elle va bien. Elle n’a jamais eu de problème depuis sa dépression… Et cela remonte à quarante ans !

         - Elle a fait une dépression ?

         - Rien de grave. Il y a des milliers de gens qui font des dépressions. Quand mon père nous a quittés, ce fut un grand choc pour elle et pour moi.  Elle a mis quelque temps à s’en remettre, mais comme n’importe qui… Que celui qui n’a jamais eu de chagrin lui jette la pierre ! Elle a toujours été admirable de gentillesse et de tendresse vis-à-vis de moi. Nous nous sommes toujours serrés les coudes tous les deux. En fait, c’est la première fois que je lui tiens tête. J’ai toujours obéi, je l’ai toujours cajolée Ce n’était pas un problème du reste, elle n’a jamais eu de demande excentrique. L’autre jour, quand je lui ai annoncé notre mariage, elle a dit non, et a sans doute cru que j’allais abandonner mon projet, comme un petit garçon qui a soudain une idée complètement farfelue et que ses parents rappellent à l’ordre. Quand j’ai répondu que je ne renoncerai pas à toi… elle a dû être surprise par ma détermination.

         - Et c’est là qu’elle t’a planté sa fourchette dans la main. Franchement, Paul, c’est un peu excessif, non ? Ensuite, elle te griffe et elle te crache au visage. Ce sera quoi la prochaine étape ? Elle t’ouvre le ventre avec son couteau de cuisine ?

         Il se mit à rire.

         - Voyons, n’exagère pas, toi non plus. Elle va bien se faire à l’idée. Ma mère m’adore, elle ne me ferait pas de mal.

         - Pas de mal ? Et tu appelles ça comment ces blessures et ce crachat ? Non, Paul, quelque chose ne tourne pas rond et je suis d’autant plus inquiète que tu ne m’avais jamais parlé de ta mère de cette façon-là. Je m’attendais à une petite dame toute douce et toute fragile, tu me l’as toujours décrite ainsi. Il va falloir que tu me dises la vérité.

         - Mais je t’ai toujours dit la vérité. Qu’insinues-tu ?

         - Je ne peux pas croire que ta mère, si elle était aussi exquise que tu veux bien le dire, devienne cette folle furieuse. Elle est névrosée et tu ne me l’as jamais dit.

         - Et bien crois donc ce que tu veux ! L’addition s’il vous plaît !

         Ils se quittèrent froidement, sans s’embrasser ; c’était la première fois depuis un et Paul en voulut à sa mère d’être à l’origine de cette dispute. Non, cette fois elle ne romprait pas les fiançailles. Il allait parler avec elle, lui répéter encore et encore qu’il ne cèderait pas et si elle manifestait encore le moindre signe de violence, il demanderait conseil au médecin. Cela lui déchirait le cœur, mais imaginer de perdre Céline le torturait encore plus. Mais il n’aurait sans doute pas à en arriver là ; il était persuadé que ce soir elle se confondrait en excuses.

         Sa mère et lui formaient une équipe formidable, elle aimait son fils de tout son cœur et elle ne pourrait pas accepter qu’il fût malheureux. Quand il avait rompu avec Marie, c’était autre chose ; sans doute ne l’aimait-il pas assez car il n’avait en fait guère fait d’effort pour la défendre contre les attaques de sa mère ; sans doute avait-il lui aussi remarqué sans oser se l’avouer quelques petits défauts assez déplaisants. Sa mère avait attiré son attention sur ces points ; c’était ennuyeux d’entendre critiquer un choix que l’on a fait et dont on est persuadé qu’il est excellent, certes, mais elle avait de bonnes raisons et au final il les avait faites siennes. Pour Céline, il ne pouvait pas comprendre ; d’abord c’était une jeune femme parfaite, aucun reproche ne pouvait lui être fait et sa mère ne la connaissait pas encore ; qu’elle attende au moins de la rencontrer avant de porter un jugement. Ceci dit, son refus pour l’instant provenait surtout du fait qu’il avait parlé de déménagement… était-ce la terreur de quitter sa petite maison, dans laquelle elle vivait depuis tant d’années qui l’avait fait réagir avec tant de violence ? Il n’aurait pas dû commencer par là ; c’était idiot de sa part. Comment avait-il pu être aussi bête ? Il avait tout fait à l’envers. C’était comme si soudain il lui avait demandé de faire ses valises et de quitter à tout jamais le lieu qu’elle aimait. Il fallait être prudent avec elle, elle n’était plus toute jeune, elle avait vécu des moments douloureux. Voilà, il avait été trop brutal et il avait tout fait en dépit du bon sens.

Attendri, il se rappela les longues soirées qu’ils passaient autrefois tous les deux à se lire mutuellement des histoires à voix haute. Ils n’avaient pas la télé en ce temps-là. Son père les avait quittés et ne leur avait plus jamais donné signe de vie. Il avait disparu sans laisser d’adresse, impossible de le contacter. Sa mère avait beaucoup souffert, elle adorait son mari et n’avait jamais compris ni pardonné cette abominable trahison. Le jeune garçon ne supportait pas de la voir pleurer, elle ne méritait pas cet abîme de chagrin dans lequel son époux irresponsable l’avait plongée, alors il faisait le pitre, racontait toutes sortes de bêtises et quand sa mère souriait enfin, il se sentait irradié de force et de joie. Peu à peu, après avoir passé plusieurs mois cloîtrés, recroquevillée dans son lit, sans plus vouloir rien faire de ses journées, laissant son fils s’occuper de tout dans la maison, elle avait peu à peu repris goût à la vie. Avec une infinie patience, à force d’amour, de persévérance, il avait réussi à la faire sortir de la nuit dans laquelle elle s’était enfoncée. Elle avait recommencé à vivre, elle avait retrouvé sa gaieté et sa bonne humeur d’autrefois et leur vie à deux était devenue pleine d’affection et de complicité.

         Quand il était enfant, elle allait chercher son fils à l’école et lui faisait de grands bonjours quand il regardait par la fenêtre de sa classe pour voir si elle était arrivée. Il se sentait toujours heureux de la voir, avec son grand sourire, son petit manteau rouge et son sac noir.

         Adolescent, il lui avait expliqué que c’était désormais un peu gênant d’avoir encore sa mère à la sortie des cours ; elle avait rougi, elle avait très bien compris et avait cessé de venir. Mais elle attendait son fils à la maison où elle lui avait préparé un goûter somptueux.

         Conscient, au fil de ses discussions avec ses camarades, qu’il devait continuer à mener la vie d’un garçon de son âge, Paul s’était efforcé d’expliquer à sa mère que, non, il ne pouvait pas porter ce pull, ce n’était plus à la mode et que, si, c’était naturel d’aller visiter un copain le samedi après-midi et d’écouter de la musique rock. Elle avait accepté toutes ces évolutions, d’abord en maugréant un peu puis en acceptant assez vite les désirs de son fils, lesquels n’étaient du reste jamais très saugrenus, tout bien réfléchi ; en échange de ces efforts et de sa compréhension, il évitait de trop sortir et lui consacrait beaucoup de temps.

         Quand il rentra à la maison ce soir-là, et ainsi qu’il se l’était imaginé, elle l’attendait, comme chaque soir, assise devant sa télévision avec son tricot et un verre de jus d’orange sur la table près d’elle, un bon plat mijotant dans la cuisine. Il l’embrassa et elle lui rendit son baiser. Elle caressa les griffures sur sa joue et baissa les yeux.

         - Mon fils, j’ai honte. Je regrette, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne recommencerai pas, je te le promets.

         Ils se mirent à table et bavardèrent avec gaieté ; elle avait des projets pour son petit jardin et voulait avoir l’avis de Paul, sachant que c’était lui bien sûr qui exécuterait l’essentiel des travaux. Ceci ramena Paul à la réalité : il n’était pas question de se lancer dans de grands changements concernant la maison puisqu’ils allaient la quitter et il devait reprendre au plus vite la conversation au sujet de son mariage. Il ne fallait pas qu’elle crût qu’il y avait renoncé, et il devait la persuader que tout allait se passer pour le mieux.

         - Maman, il faut que nous parlions.

         - Non, non, mon chéri, oublions tout. L’incident est clos. Je t’assure que je ne recommencerai pas.

         - L’incident n’est pas clos, Maman. Tu m’as marqué ton refus pour quelque chose qui me tient à cœur. Nous devons en parler.

         - Je t’ai marqué mon refus, en effet. Il n’y a donc plus à en discuter.

         - Si, Maman, parce que je ne suis pas d’accord avec ce refus.

         - Nous avons toujours été d’accord tous les deux, toute notre vie. Pourquoi ne le serions-nous plus ? Quand je voulais que tu rentres de bonne heure, tu rentrais de bonne heure. Quand tu voulais mettre un affreux chandail jaune que je détestais, je t’autorisais tout de même à le porter. Nous avons toujours vécu en bonne harmonie.

         - Tu as accepté mes pulls jaunes, mes mobylettes, mes sorties. Pourquoi aujourd’hui refuses-tu un désir, pourtant très légitime, que je manifeste ?

         - Ce n’est pas un désir, c’est une révolution. Le fait que tu portes un pull jaune ou que tu aies une mobylette ne changeait pas notre vie. Cette fille, elle, veut tout bouleverser. Elle a déjà décidé de l’endroit où nous allions vivre, de ma chambre, de tout. C’est hors de question.

         - ELLE n’a pas décidé ; NOUS avons décidé.

         Elle regarda son fils avec colère.

         - Tu insistes donc ? Tu n’as pas renoncé à cette femme ? Ils me l’avaient bien dit qu’elle t’avait jeté un sort.

         - Qui ça « ils », Maman ?

         - Mes amis.

         - Tu as des amis ? C’est nouveau.

         - La question n’est pas là.

         - Si, un peu. Sache que je ne renoncerai jamais à Céline. Il va falloir que tu t’y fasses et tes « amis » aussi.

         Elle devint toute blanche et quitta la table. Paul se crispa. Qu’allait-elle encore inventer ce soir pour passer sa colère ? Mas elle ne montra aucun signe d’une quelconque violence, monta dans sa chambre et ferma la porte.

         Soulagé mais néanmoins contrarié, il termina son dîner seul, nettoya la table, lava la vaisselle et regarda un film à la télévision, histoire de se changer les idées, mais le programme se révéla peu captivant et il s’endormit devant l’écran. Une mauvaise position contracta ses muscles et la douleur le réveilla. Alors il monta se coucher, tenta de lire quelques pages mais y renonça, terrassé par la fatigue.

         Lorsque la sonnerie de son réveil le tira de ses rêves, il sursauta. D’habitude il se réveillait toujours de façon naturelle, quelques minutes avant l’heure. Il s’étira, s’assit au bord du lit, s’étira encore, enfila ses chaussons et se leva. Il vérifia néanmoins son radio-réveil et s’aperçut qu’il ne fonctionnait plus. Etrange. Il faudrait voir la question ce soir. L’urgent, c’était d’aller au bureau.

         Mais la porte de sa chambre résista. Voilà qui était extravagant. Il ne devait pas être bien réveillé. Il recommença à tirer sur la poignée mais il dut se rendre à l’évidence : la porte était fermée à clé, ce qui était d’autant plus surprenant que, à l’intérieur de la maison, ils ne se servaient jamais des clés, ni sa mère ni lui. Il avait même oublié l’existence des serrures et, si on lui avait demandé, la veille, il aurait été bien incapable de dire s’il y avait une clé dans la porte de sa chambre. Et bien maintenant, il savait. Et sa mère l’avait enfermé. Il se mit à rire bien que la situation ne s’y prêtât guère… Mais c’était vraiment par trop absurde ; c’était n’importe quoi ! Elle l’avait enfermé dans sa chambre, comme autrefois on enfermait les enfants pas sages !

         - Maman, cria-t-il, ouvre-moi ! C’est ridicule.

         Elle ne répondait pas. Elle devait être en bas, à préparer le petit déjeuner, sans doute ne l’entendait-elle pas. Mais qu’avait-elle donc l’intention de faire ? Elle ne voulait tout de même pas qu’il restât à la maison toute la journée ? Il devait se rendre à son travail et elle savait à quel point c’était important pour tous les deux. Mais qu’est-ce qu’elle fabriquait en bas ? Est-ce qu’elle allait venir lui porter un plateau avec son café et ses tartines, comme quand il était malade, enfant ? Non, ça ne sentait pas cette bonne odeur de café.

         Il entendit du bruit dans la chambre voisine. En fait, elle était encore là. Il frappa contre le mur.

         - Maman, viens m’ouvrir, c’est stupide, je dois aller travailler. Je vais être en retard.

         Toujours rien. Il regarda son réveil. Une demi-heure s’était déjà écoulée ; mais s’il se passait de petit déjeuner, ça devrait aller.

         - Maman ouvre-moi maintenant, dit-il en haussant le ton. Je ne suis plus un enfant qu’on punit. Je dois aller travailler et gagner notre vie à tous les deux.

         Elle sortit de sa chambre et s’approcha de la porte de Paul.

         - Tu es un mauvais fils. Tu as toujours été un mauvais fils. Ils me l’ont bien dit. Il est temps que je sévisse un peu. J’ai été trop gentille avec toi. Une mère doit apprendre à ses enfants les limites qu’ils ne doivent pas dépasser.

         - Maman, nous en rediscuterons ce soir si tu veux, je te le promets. Mais ouvre-moi, je vais être en retard à mon travail.

         - Je leur enverrai un mot.

         Un « mot » ? Comme à l’école autrefois, pour dire qu’il avait un gros rhume ou bien mal au dos et qu’il fallait le dispenser de gymnastique ? Il n’en croyait pas ses oreilles. Etait-ce qu’elle perdait la tête ? Il l’entendit qui descendait lourdement l’escalier, sans doute encore un peu engourdie par les somnifères qu’elle prenait le soir pour dormir.

         Il s’assit sur son lit. Bien. Que faire maintenant ? Il n’allait pas fracasser la porte… Guère sportif, il risquait de se démettre quelque chose. Sauter par la fenêtre ? Mais il risquait également de se faire très mal. Appeler les pompiers ? quelle honte : « je suis punie, ma maman m’a enfermé dans ma chambre » Non ! Impossible, jamais il ne pourrait faire une chose pareille… ils prendraient sa mère pour une folle. Il ne voulait pas qu’on lui fît du mal. De toute façon sont téléphone était resté en bas dans la poche de sa veste.

         Sa mère allait mal… il fallait se rendre à l’évidence. Comme autrefois. C’était une période qu’il avait chassée de son esprit, une période qu’il avait voulu oublier de toutes ses forces. Des années avaient passé et elle n’avait plus jamais eu de crise. Ils étaient maintenant bien tranquilles tous les deux, il n’y pensait même plus, et quand parfois, de plus en plus rarement, de mauvais souvenirs affleuraient sa mémoire, il soupirait de soulagement, en se disant que tout ça était bel et bien terminé.

         Son père n’était pas parti comme un voleur, pas exactement. Il s’était enfui, pris de panique. Un jour il avait fait sa valise, devant elle, il avait qu’il ne l’aimait plus, qu’il voulait aller vivre ailleurs, qu’elle devait respecter son choix, un point c’est tout. Mais elle avait alors eu une réaction très violente envers son époux. Elle l’avait frappé, elle l’avait giflé, elle l’avait griffé, elle avait commencé à déchirer ses vêtements et à jeter tous les objets à sa portée par la fenêtre. Il s’était précipité dehors en la traitant de cinglée et en laissant toutes ses affaires derrière lui. Elle avait continué de crier et de hurler, s’en était pris à ses propres vêtements, à ceux de Paul, elle courait d’une pièce à l’autre et lançait contre les murs tout ce qui lui tombait sous la main. Paul était terrifié. Il n’avait jamais vu sa mère dans cet état. Ses parents se disputaient souvent mais quand ils se calmaient, ils lui disaient de ne pas s’inquiéter, que c’était dans toutes les familles la même chose. Et jamais sa mère ne s’était comportée de cette manière.

         Une voisine avait appelé la police. Ils avaient réussi à maîtriser la femme, puis appelé des médecins qui l’avaient envoyée en service psychiatrique, puis en maison de repos. Elle avait été absente un mois, pas plus. Pendant ce temps, Paul avait été confié à la garde d’une tante, car son père n’avait pas jugé bon de s’occuper de son fils et avait repris ses projets là où ils étaient, à savoir pour commencer : disparaître pour vivre une nouvelle vie. La tante était gentille mais sévère et sa maison sentait mauvais. Aussi quand sa mère avait été autorisée à regagner sa maison et récupérer son fils, il l’avait retrouvée avec un bonheur indicible. Elle était comme avant, douce et jolie, mais elle pleurait encore beaucoup son mari envolé. Alors Paul s’était mis à faire le clown et à raconter des histoires drôles et elle riait aux éclats. Tous les deux s’étaient ainsi reconstruits peu à peu, se réconfortant l’un l’autre, dans leur douillette petite maison. Sa mère consultait le médecin régulièrement et absorbait sans discuter les médicaments qu’il lui donnait, jusqu’à ce qu’il pût diminuer la dose et les supprimer définitivement. Jamais elle n’avait montré le moindre signe de rechute.

         Était-ce l’annonce du mariage de Paul qui l’avait plongée dans cet état ? Mais pourquoi avait-elle réagi de façon aussi violente ? Lorsqu’il sortait avec Marie, et qu’ils avaient parlé de fiançailles, elle avait exprimé sa désapprobation, manifesté des critiques véhémentes… jamais cependant elle n’avait été brutale ou agressive, jamais elle n’avait commis aucun acte aussi stupide comme l’enfermer dans sa chambre. Que s’était-il passé dans sa tête ?

         Est-ce qu’il s’était leurré toute sa vie ? Est-ce que sa mère n’était qu’une pauvre démente qui ne manifestait plus de troubles tant qu’il se conduisait en protecteur dévoué, soumis, et exclusif ?

         Mais il voulait vivre ! Vivre comme un homme de son âge, avoir une épouse, des enfants, les choyer, les aimer, les emmener en voyage. Les voyages… le rêve de toute sa vie. Il avait quelquefois proposé à sa mère de partir avec lui mais elle ne voulait pas quitter sa maison et il ne voulait pas la laisser seule. 

         Et tout bien réfléchi, ce n’était pas si attrayant d’envisager de courir la planète en solo. Il avait donc repoussé ses projets à plus tard ; quand il serait marié, par exemple ; il pourrait enfin visiter tous ces pays merveilleux qui pour l’instant s’alignaient sur une étagère, par ordre alphabétique, sous forme de guides touristiques. Sa mère ne pourrait pas l’empêcher d’emmener sa femme en voyage. Ceci dit, le problème demeurait : qui prendrait soin d’elle en son absence ? Céline avait déjà des envies de départ à deux et quand Paul avait hésité, car il ne voulait pas laisser sa mère seule, elle avait répondu :

         - Il y a des services, des structures, on peut prendre une infirmière pour quelques jours.

         - Mais ça coûte très cher. Et puis Maman n’a pas besoin d’une infirmière. Elle n’est pas malade.

         - Et bien… c’est donc qu’elle peut se garder toute seule. Il n’y a donc pas de problème.

         Il en était convenu et avait relégué cette question dans un coin de sa tête ; pour le moment, on n’en était pas là.

         Car en son for intérieur, il savait que sa mère, bien qu’elle ne nécessitât aucun soin médical, était incapable de se prendre en charge seule. Il s’était toujours occupé de tout. Elle ne sortait jamais de chez elle et il la grondait souvent, lui disant qu’elle devrait au moins avoir une petite activité physique, se promener dans le parc, aller chercher le pain. Il l’obligeait à l’accompagner pour marcher un peu le dimanche. La seule et unique chose pour laquelle elle se donnait de la peine, à part le tricot, grâce auquel elle confectionnait d’improbables pulls qu’il ne mettait jamais, c’était la cuisine et c’était un cordon-bleu. Elle tenait son talent et ses recettes de sa propre mère et c’était toujours un régal. Elle savait prévoir les menus et elle lui listait les ingrédients dont elle aurait besoin ; il complétait ensuite avec tous les produits qu’elle oubliait : du fromage, du lait, des produits pour la vaisselle, pour le ménage… Pour chaque dîner (pour le déjeuner, Paul restait en ville, et elle mangeait des restes qu’elle réchauffait), elle sortait une quantité incroyable de vaisselle, qu’elle laissait dans l’évier et c’était Paul qui rangeait tout. « C’est le prix à payer pour cet excellent bœuf bourguignon » se disait-il en riant. Il s’accommodait très bien de cette situation. Il était seul dans la vie, cela ne le gênait pas de prendre du temps pour tout gérer dans la maison. Il était travailleur et dynamique, et puis il était habitué à tout ça depuis l’enfance.

         Comment ferait-elle si elle restait seule ? Même si quelqu’un passait tous les jours, il pouvait arriver n’importe quoi. Elle était un peu distraite… elle n’éteignait pas le gaz, ne fermait pas les robinets, se prenait les pieds dans les tapis. De son travail, il appelait deux ou trois fois par jour et il était convenu entre eux que si elle ne décrochait pas au bout de dix sonneries, c’était que quelque chose clochait et qu’il devait quitter immédiatement son travail. Et s’il lui arrivait malheur à lui ? Un avion qui tombe, une prise d’otages à la banque, une maladie… de quoi vivrait-elle, que deviendrait-elle ? Il y a longtemps qu’il aurait dû prendre des assurances pour la protéger. Qu’il était imbécile de n’avoir jamais mis fin à ces projets. Depuis le temps qu’il pensait à préparer tout un dossier très précis et très complet, prévoyant toute la gestion de la vie de sa mère s’il venait à partir avant elle… mais jamais il n’avait rien fait. Trop occupé et trop superstitieux. On disait que trop prévoir portait malheur. Maman… Des larmes lui venaient aux yeux en imaginant la vieille dame, seule, sanglotant son fils disparu, incapable de se débrouiller sans lui, sans argent, sans personne pour l’aimer et la choyer. Il n’avait pris aucun contact, rassemblé aucun document, rien fait, rien prévu pour la protéger.

         Elle avait raison, il était un mauvais fils. Oui, un mauvais fils. Egoïste et cruel. Comment avait-il pu imaginer un seul instant que la pauvre femme n’eût pas un choc terrible en apprenant brutalement un soir, en cinq minutes, que son fils envisageait de lui faire quitter sa maison pour aller vivre avec une femme qu’elle ne connaissait pas ? Elle avait dû sentir son cœur se briser en deux et se sentir à nouveau trahie et abandonnée, comme le jour où son père était parti. Pauvre c hère Maman. Quel chagrin, elle devait avoir… son cœur devait être broyé d’inquiétude et d’incompréhension.

         Que pouvait-il faire maintenant pour la rassurer ?

         Il l’entendit remonter et entrer dans la salle de bain où le robinet se mit à fonctionner quelque temps. Puis elle ressortit et il appela doucement :

         - Maman, viens, je voudrais te parler. Prends une chaise, assieds-toi confortablement. J’ai compris ta colère. Nous allons en parler tranquillement.

         - Oui mon fils, je suis contente que tu me parles comme ça…

         Elle alla chercher une chaise dans sa chambre et elle s’installa près de la porte.

         - J’ai pris un châle aussi car il fait un peu froid.

         - Oui Maman, c’est bien. Tu es bien installée ? Maman j’ai eu tort de te parler ainsi. C’était beaucoup trop brutal, c’était t’imposer un tel bouleversement. Je regrette…

         Elle se mit à pleurer.

         - Je ne veux pas quitter ma maison, mon fils. J’ai toujours vécu ici, je m’y sens bien, je ne veux pas que tu me quittes… tu sais, à la télé, on voit ces vieilles personnes toutes seules dans ces hôpitaux, abandonnées par leurs famille…

         - Non Maman, je ne t’abandonnerai jamais, il faut me croire. Je suis stupide d’avoir pensé que tu aurais envie d’une nouvelle chambre dans un bel appartement. Je sais combien tu aimes ta maison, notre maison.

         - Je n’aime pas les appartements… On est enfermé comme dans un hôpital. Je ne veux plus y retourner. Jamais.

         - Calme-toi Maman, ne pleure plus. Nous ne partirons pas d’ici.

         Oui, il pouvait faire au moins ça pour sa pauvre Maman. Plus tard, beaucoup plus tard, quand elle ne serait plus là, ils pourraient vendre la maison et acheter quelque chose plus à leur goût.

         - On va rester ici, Maman. Tu sais, Céline est une personne extrêmement bonne et généreuse, je t’assure. Elle est beaucoup plus gentille que Marie et je suis sûr que tu vas l’aimer. Elle ne veut pas que tu souffres, elle veut que tu sois heureuse, elle sera tout à fait d’accord pour venir vivre ici. Maman, tu m’entends ? Nous habiterons tous les trois ici.

         - Mais je ne veux pas qu’elle vienne habiter ici ! Ici, c’est chez moi !

         - Oui, bien sûr, c’est chez toi. Mais je dois me marier Maman, je dois vivre avec ma femme. Tu veux que je sois heureux, n’est-ce pas ?

         - Mais tu étais heureux jusqu’à présent.

         - Oui, mais j’aime Céline et je ne peux plus vivre sans elle. Maman, tu t’es mariée autrefois, tu sais ce qu’on éprouve quand on aime quelqu’un. Et puis tu disais si souvent que tu aimerais avoir des petits-enfants…

         - Oui, c’est mignon les enfants ; mais je n’en ai plus envie. Tu suffis à mon bonheur, mon fils. On n’a pas besoin de cette fille.

         - Il faut que tu la rencontres.

         - Non, je ne veux pas.

         - Maman, elle a très envie de te rencontrer. Elle ne va pas s’installer ici dès demain, rassure-toi. Tu vas d’abord apprendre à la connaître. Je suis sûr que tu vas l’adorer. Tu veux bien essayer ?

         - Et si elle ne m’aime pas ?

         - Je t’aime, moi. Elle va forcément t’aimer. Et si elle ne t’aime pas, alors c’est que je me suis trompé et que ce n’est pas la bonne personne, je la quitterai.

         - Tu es un bon fils, mon garçon. Je veux bien essayer.

         - Maman, est-ce que tu veux bien ouvrir la porte ?

         - Oui, tout de suite, j’ai la clé là, dans ma poche.

         Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et sanglotèrent ensemble.

         - Jamais je ne t’abandonnerai Maman, jamais.

         Quand il récupéra son portable dans sa veste, il y trouva de nombreux messages de Céline qui s’inquiétait de son absence pour leur déjeuner quotidien.

         Il l’appela aussitôt pour lui raconter ce qui s’était passé et elle n’admit pas du tout le calme avec lequel il lui exposait cette nouvelle altercation avec Maman.

- Mais je rêve ou quoi ? Elle t’a enfermé ? Et c’est tout l’effet que ça te fait ? Tu trouves ça normal ? Mais comment peux-tu accepter ? Et tu ne veux plus habiter dans un appartement avec moi ? Tu veux que j’aille habiter dans votre minable petite maison, au risque de me retrouver enfermée à clé dans ma chambre ? Ecoute, Paul, tout ça est si surprenant. Il faut que je réfléchisse, laisse-moi un peu temps. Je… je te rappelle.

         Il s’était bien rendu compte qu’elle retenait ses larmes pendant leur conversation et son cœur à lui saignait aussi. Il n’eut pas de nouvelles pendant quelques jours et souffrait de ce silence qu’il n’osait pas interrompre. Sans doute avait-elle besoin de tout ce temps pour bien assimiler la situation et s’habituer à l’idée de venir habiter dans ce qu’elle avait qualifié de petite maison minable. Minable petite maison. Voilà une expression qui l’avait choqué. Si étrange dans la bouche d’une femme comme Céline, qui n’avait jamais émis la moindre critique sur quelque élément que ce fut concernant la vie de Paul. Minable. Il faudrait qu’elle s’explique…

         Elle téléphona enfin au bout d’une semaine et lui donna un rendez-vous pour le soir, après le bureau, au café du coin.

         - On pourrait déjeuner au restaurant plutôt ? On aurait plus de temps.

         - Non, je suis trop émue, j’ai peur de pleurer, c’est trop long un déjeuner, et il y a plein de monde ; juste un verre, ce soir.

         Il ne fit pas de commentaire ; il voulait par-dessus tout la voir.

         Son cœur explosa de joie quand il la retrouva ; il se sentait si heureux de la revoir. Mais son bonheur fut de courte durée, car à peine assise, elle lui demanda sans préliminaire de choisir entre elle et Maman. Alors il s’était énervé, elle avait éclaté en sanglots et elle s’était levée, prête à fuir.

         - Apelle-moi et dis-moi quelle décision tu prends, lança-t-elle en disparaissant.

         - Elle est folle, cette fille… se dit Paul, très déçu.

         Il rentra chez lui et raconta à Maman ce qui s’était passé.

         - Je ne peux pas choisir entre elle et toi, Maman, c’est insensé de demander une chose pareille.

         - Ne pleure pas, mon fils, je ne peux pas supporter les larmes de mon grand garçon. Oublie cette femme qui te fait souffrir, elle n’en vaut pas la peine, tu le vois bien.

         Le week-end fut triste et morose. Paul souffrait de son amour perdu et de son aveuglement. Céline était comme les autres, égoïste, autoritaire… Jamais plus il ne tomberait amoureux. Les femmes étaient beaucoup trop compliquées pour lui ; sans doute n’était-il pas fait pour vivre en couple, voilà tout. Chacun son lot. Lui, il était là pour protéger Maman.

         Il pleuvait. La banlieue était sale et grise, même le parc en face, dégoulinant de pluie, semblait triste à mourir.

         Et Maman le regardait de travers.

         - Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? C’est agaçant…

         - J’observe ton chagrin ; je hais celles qui te font souffrir. Et je pense au jour où une nouvelle donzelle voudra te mettre le grappin dessus.

         - Ce n’est pas demain la veille, je t’assure… Je crois que je ne suis pas fait pour le mariage finalement.

         - Oui, mais elles savent y faire. Elles t’ensorcellent. Je les connais, elles sont rusées pour obtenir ce qu’elles veulent. Ton père est parti parce qu’il s’est fait attraper par une fille comme ça… Ils me l’ont bien expliqué…

         - Tu ne m’avais jamais dit que Papa était parti pour quelqu’un d’autre.

         - A quoi bon ? Qu’est-ce que cela aurait changé ? 

         - En tout cas, tu n’as pas à t’inquiéter. Je ne veux plus entendre parler d’amour et de toutes ces sornettes.

         Il alluma la télé. Il y avait une série américaine, avec de belles filles en maillot de bain ; pourquoi les avait-on faites si belles, si attirantes… juste pour qu’on les aime et qu’elles dévorent votre cœur ? Quelle malédiction pesait sur les hommes ? Et Papa qui s’était fait attraper aussi ? Pourquoi n’étaient-elles pas douces et gentilles comme Maman, sans penser à rien d’autre que leur foyer ?

         - Eteins ça ! Elles vont te tourner la tête.

         - Maman, je t’en prie. C’est juste la télé.

         - Tu recommences à me parler méchamment !

         Il éteignit la télé d’un air rageur.

         - Tu me fatigues. Je vais me coucher. D’ailleurs je suis épuisé. Je ne sais pas ce que j’ai, je me sens éreinté.

         - Viens prendre une petite infusion avec moi.

         - Si tu veux.

         Il prépara les tasses, fit chauffer de l’eau tandis qu’elle mettait un sachet de plantes dans la théière, ajoutant quelques gélules de somnifère.

         - Drôle de goût… dit-il en sirotant la boisson.

         - Tu t’est trompé de marque en faisant les courses. Celle-ci n’est pas très bonne, je suis d’accord avec toi, nous en changerons lorsque la boîte sera finie.

         Il acquiesça, finit sa tasse puis monta se coucher et s’endormit très profondément.

         Elle fit de même. Après avoir tourné à fond le robinet du gaz et débranché le tuyau.

MAMAN
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article