3 Juillet 2026
Vous savez, j’ai longtemps cru qu’il avait une maîtresse, qu’il trompait ma mère, qu’elle l’ignorait totalement et je gardais ce secret pour moi afin de ne pas voir ma famille voler en éclat. C’est tellement courant les hommes qui trompent leur femme. Ou l’inverse, d’ailleurs. Moi, je ne me marierai jamais, si vous voulez mon avis.
Mais nous étions une famille unie, nos parents s’occupaient bien de nous, nous ne manquions de rien et ils ne se disputaient jamais. Alors, je n’avais pas envie que cela cesse. Cela me faisait mal au cœur de penser que mon père puisse aimer quelqu’un d’autre – ma mère est si gentille et si jolie – je lui en voulais beaucoup de ne plus s’en rendre compte, mais que voulez-vous, c’est la vie. Et je les aimais tous les deux, je ne voulais pas, comme tant de mes camarades, vivre une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre.
Comment étais-je arrivé à cette conclusion, à savoir que mon père avait une maîtresse ? C’était la seule explication logique à ses absences. Il rentrait toujours très tard du travail le soir, vraiment tard : il dînait rarement avec nous, par exemple. Ma mère le lui reprochait mais il répondait qu’il ne pouvait pas agir autrement, qu’on lui avait confié une charge de travail énorme et qu’il ne pouvait pas décevoir son patron.
Il faut dire que, par les temps qui courent, s’il avait perdu son travail, la situation familiale aurait été compliquée… Ma mère essayait bien de lui dire qu’il se faisait exploiter, que ce n’était pas normal, qu’il devrait consulter un avocat pour vérifier ses droits. Mais lui, il riait, se moquant un peu d’elle, en lui rétorquant que décidément, elle ne comprenait rien au monde – ô combien féroce – de l’entreprise. Ayant choisi de rester à la maison pour s’occuper de nous, ses arguments la faisaient taire rapidement ; elle savait qu’il avait raison. Elle se consolait en se répétant qu’à part ce léger inconvénient, elle était mariée au meilleur des hommes. Car il l’est, je vous assure !
Moi, pourtant, j’ai rapidement constaté que quelque chose clochait dans toute cette histoire. Je n’ai jamais eu un bon sommeil et ça, mon père ne le savait pas. Je n’en parlais jamais, parce que cela ne dérangeait pas outre mesure : je rêvassais sur mon lit, ou bien je lisais un livre avec une lampe de poche pour ne pas attirer l’attention sur moi (je me serais fait disputer) et je n’étais pas fatigué le matin. Alors pourquoi me serais-je plaint de ce que je considérais être un avantage : j’avais plus de temps à moi pour dévorer des BD ou jouer sur ma tablette ! Mes parents n’étaient pas au courant, ils n’étaient donc pas inquiets. Ils n’avaient pas à l’être, j’allais très bien ! J’étais juste un enfant qui n’a pas beaucoup de sommeil et s’en trouvait fort bien. Un enfant curieux, aussi…
Or, la nuit, j’entendais des bruits ; au début, cela m’occupait, j’en faisais un jeu : qu’est-ce que cela pouvait être ? un oiseau ou un autre petit animal dans le jardin ? la porte d’en bas qui grinçait ? le bois de l’escalier qui craquait ? quelque chose qui tombait dans le séjour ? Ca, c’était lorsque j’étais petit. Mais mon ouïe, et surtout ma compréhension des choses, se sont affinées. Et j’ai réalisé à un moment que j’entendais régulièrement un bruit métallique et qu’il s’agissait de notre porte de garage. Je me suis levé, je suis allée à la fenêtre et j’ai ouvert très délicatement les volets, pas trop, pour ne pas être aperçu. Car c’était bien de notre voiture qu’il s’agissait… Oui, j’ai constaté que mon père, certaines nuits, sortait la voiture en la poussant, sans le moteur, et le frein à main coupé j’imagine, jusqu’à la route, puis encore un peu plus loin, pour ne démarrer qu’une fois hors de vue par rapport à la maison. Où allait-il ? Pourquoi tant de précaution ? Il revenait trois ou quatre heures après, tout aussi précautionneux.
Au début, je ne savais pas si je devais en parler à ma mère. Dans tous les films, dans toutes les séries, on voyait des hommes qui trompaient leur femme, inventant des trésors d’ingéniosité pour ne pas être découvert, j’étais donc persuadé que c’était de cela qu’il s’agissait, et je ne voulais pas briser ce couple et faire du mal à ma mère. Et à nous. On était bien ensemble. Ils s’entendaient si merveilleusement, c’était à n’y rien comprendre. J’ai alors décidé, ainsi que je vous l’ai dit tout à l’heure, de garder mes petites découvertes pour moi.
Comment ma mère ne s’apercevait-elle de rien ? Comment ne l’entendait-elle pas quitter le lit, la chambre ? Et bien, soit, contrairement à moi, elle avait un sommeil très profond… soit mon père lui mettait des somnifères dans son thé du soir… C’était une possibilité, pas très sympathique, mais c’était une possibilité.
Et puis pourquoi aurions-nous eu des doutes ? Je me répète, mais il faut vraiment que vous sachiez que mon père est un type merveilleux. Gentil, drôle, cultivé, intelligent, aimant, bienveillant. Il nous aide toujours pour nos devoirs, même aujourd’hui alors que nous sommes adolescents et que les matières étudiées deviennent compliquées parfois pour les parents. Il cuisine parfois les repas lui-même, le dimanche, pour que ma mère puisse se reposer. Il a toutes les qualités dont un enfant ou une épouse rêve. Et bon chrétien avec ça ; nous allons à la messe tous les dimanches et dans ma famille, la charité, le respect, la politesse, l’honnêteté ne sont pas des vains mots. Mon père est parfait. Presque.
Car avoir une maîtresse n’est pas très chrétien. Je lui en voulais un peu. Devais-je lui en parler en catimini ? Peut-être se mettrait-il dans une grande colère, peut-être déciderait-il de nous lâcher pour aller vivre avec sa nouvelle femme. C’était compliqué pour un petit garçon…
Ce n’est que récemment que j’ai vraiment compris. Et c’est pourquoi je suis ici ce soir devant vous. Cela m’horrifie de dénoncer mon père, mais je pense qu’il est très malade et je veux qu’on le soigne. Et qu’il ne soit plus un danger pour quiconque. Même si ces « personnes » mériteraient sûrement d’être enfermées elle aussi, et que si elles l’avaient été en leur temps, mon père ne serait peut-être pas devenu ce qu’il est aujourd’hui.
Un serial-killer.
Que je viens dénoncer ici car je ne supporte plus de porter tout seul cette horrible vérité. C’est trop lourd à porter, je fais des cauchemars, et ma mère commence à me poser des questions, à me demander pourquoi je semble préoccupé… Je vais lui causer un tel chagrin ! C’est ça qui m’a retenu le plus longtemps. Vous imaginez le choc ? Et la honte ? Mais je lui expliquerai bien les choses : c’est pour son bien ; il sera soigné et, qui sait, nous le récupérerons peut-être un jour.
Il y un an à peu près, donc, j’ai commencé à le suivre la nuit. Avec mon vélo. Il ne m’a jamais vu ; j’avais hérité de son sens de la prudence et de la discrétion.
Il se rendait vers une sorte de hangar, à quelques rues de chez nous. Il y restait quelques heures, puis il revenait à la maison. Ou bien quelquefois il partait beaucoup plus loin et je renonçais à le traquer. Je patientais des heures. Et j’ai compris où il allait. Quelquefois il se rendait vers le fleuve ou la forêt, je vous dirai pourquoi. Ou certaines fois, il allait faire son « marché », puis il revenait et sortait de la voiture d’énormes paquets, enroulés dans des draps, ficelés, qu’il tirait jusqu’à l’intérieur du hangar. Un jour j’ai vu du sang et j’ai cru qu’il s’agissait d’animaux. Allait il chasser le sanglier ? En pleine nuit ? Et pourquoi donc ? Pour faire du saucisson ? Avait-il une sorte de charcuterie clandestine ou je ne sais quoi ? Oui, je sais, à seize ans, on a beaucoup d’imagination. Et de curiosité aussi. Il me fallait voir ce qu’abritait ce hangar, centre névralgique de toute une activité bizarre et d’allées et venues non moins étranges, hangar dont l’existence nous était absolument inconnue et dont nous n’avions jamais entendu parler ma mère, ma sœur et moi.
Un jour j’ai réussi à piquer ses clés (je le voyais les cacher dans une poche, en-dessous de son établi du garage) et je suis allé dans son antre dans la journée pendant qu’il était au travail. Le lieu était très propre, vide, avec seulement une grande table, comme dans les hôpitaux, ou plutôt les morgues, je dirais, pour allonger les cadavres… Oui, c’est tout de suite à cela que ça m’a fait penser. On en voit à la télé. Et puis bien rangés sur un petit meuble à côté toutes sortes d’outils, des couteaux, des scies, des scalpels, des dizaines de rouleaux de sacs poubelles. Et un grand congélateur aussi. Qui contenait – tenez-vous bien - des tas de sachets remplis de morceaux humains. Je le sais parce qu’ils étaient transparents et que j’ai vomi quand j’ai vu ce qu’ils contenaient. J’ai dû tout nettoyer pour qu’il ne s’aperçoive de rien.
Je l’ai encore suivi avec mon vélo. Et cette fois jusqu’au bout. Il part jeter ses petits trésors dans le fleuve. Il utilise des sachets en plastique biodégradable ! Malin, non ? Comme ça, ils se désagrègent vite, et les morceaux de cadavre doivent être mangés par les poissons, j’imagine. Ou bien, d’autres fois, il va les enterrer dans la forêt. Il creuse, il les enfouit puis les recouvre de feuilles, et le tour est joué.
Mon père est un serial killer !
Qui sont ses victimes ? Comment il les attire ? Je ne sais pas. Vous ferez votre enquête, non ?
J’ai trouvé dans son entrepôt secret des dizaines de coupures de presse sur des prêtres pédophiles, classées dans un dossier. Toute une collection. Mon père s’attaque aux prêtres catholiques. Depuis des années ! Pédophiles ou pas, d’ailleurs. Je crois qu’il les met tous dans le même panier… si je puis me permettre cette expression. Car ce n’est pas forcément marqué sur leur figure qu’ils sont pédophiles, non ?
Est-ce que vous n’avez pas remarqué la disparition de plusieurs prêtres dans la région ? D’après mes calculs, je pense qu’il en tue un ou deux par an. Je sais que la ville est immense mais je me demande quand même pourquoi vous n’avez rien remarqué depuis tout ce temps. Peut-être qu’il choisit des prêtres sans famille. Mais les paroissiens, eux, doivent s’en inquiéter, non, si leur prêtre est aux abonnés absents ? On doit au moins signaler des disparitions. Non, ça ne vous dit rien ? C’est quand même étrange…
J’ai questionné ma mère une fois sur l’enfance de mon père, car il n’en parle jamais. Elle m’a dit qu’elle avait été difficile, il a grandi dans une famille très pauvre et mon grand-père était alcoolique et les battait. Ma grand-mère se réfugiait dans la religion et du coup elle avait suggéré à mon père d’aller aider le prêtre pendant mon temps libre… Il n’a jamais rien voulu dire d’autre à ma mère, mais elle a des doutes ; il me semble qu’elle a l’explication, mais elle n’ose pas en parler. Ce n’est pas un sujet facile à aborder, surtout quand la personne concernée se tait. « Et pourquoi me demandes-tu ça ? m’a-t-elle demandé. Tu ne lui en parleras pas, surtout ? Je crois qu’il veut oublier des choses… Il faut respecter sa décision. »
Apparemment, il n’arrive pas à oublier, on dirait.
Vous devriez vérifier vos fichiers. Les enquêtes sur les disparitions de prêtres ne doivent pas aboutir… mais il y en a sûrement eu. Vous devez les mettre dans les « affaires classées », car il n’y a personne pour réclamer la réouverture des dossiers. Et de toute façon, comme mon père est drôlement rusé, il ne doit laisser aucune trace.
Vous ne pouvez pas entrer « prêtres disparus » dans votre ordi ?
Alors ?
Vous voyez !!!
Cherchez pas plus loin. C’est mon père ! Il faut l’enfermer et le soigner !
Quoi ? Il est à l’accueil ? Il dit que je suis fou ?
Ah le salopard ! Accuser son propre fils pour sauver sa peau !
Enfermez-le tout de suite !
Comment ? Vous devez confronter nos dépositions ?
Elle est bonne, celle-là…
Décidément, il va me pourrir la vie jusqu’au bout !
J’en peux plus, moi…