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Le cabinet de lecture d'Alice

ULTIME PRIERE

Cette nouvelle a participé à un concours dont le thème était « Ecrivez un conte écologique, en mettant en valeur les cinq sens ». Longueur imposée.

Sa silhouette gracile s’avançait avec discrétion dans le sous-bois suivant un sentier connu d’elle seule. Ses petits pieds s’enfonçaient à peine dans la mousse épaisse, moelleuse, d’un vert éclatant, qui tapissait le bord du ruisseau, ainsi que les grosses pierres rondes polies par les ans. Sa robe blanche, fluide, très simple, traînait sur le sol et elle soulevait le tissu d’une main pour pouvoir marcher sans entrave. De l’autre, elle écartait du bout des doigts quelques fines branches qui la gênaient, continuant son chemin avec résolution. Sa longue chevelure rousse et bouclée déployait ses reflets fauves le long de son dos et le soleil qui filtrait à travers le feuillage y allumait des éclats d’or.

Elle appartenait à la forêt. Elle était née de ses nobles troncs, de ces arbres puissants qui partaient à la conquête du ciel. Née d’une goutte de sève et d’une goutte de rosée, et d’un soupçon de magie. Sa mère l’avait instruite, comme toutes les femmes de sa lignée, génération après génération, chacune vivant au moins mille ans, toujours jeune et jolie, animées qu’elles étaient par la source de vie, et elle se dédiait maintenant elle aussi, à défendre l’œuvre de la Grande Déesse, cet univers si riche et si prodigieux, qu’elle avait créé pour le bonheur des hommes et des femmes auxquels elle avait donné une durée de vie très courte, pour qu’ils n’aient pas le temps de l’abîmer. Triste illusion. Un peu de magie l’aidait parfois ; sa lignée avait acquis le privilège de quelques dons peu communs afin de sauvegarder l’œuvre de la Déesse. Mais désormais elle ne savait plus quoi faire pour parer à l’inévitable fléau. Ses charmes et ses enchantements semblaient même se tarir au fur et à mesure que progressaient les poisons. Les poisons inventés par ces mêmes mortels qui, malgré la brièveté de leur passage, ne manquaient pas d’imagination pour se détruire eux et tout ce qui les entourait. Comment la Grande Déesse avait-elle pu donner naissance à ces être aussi médiocres, comment avait-elle pu se tromper à ce point ? Et comment elle, Viviane, pouvait-elle en arriver à se poser de telles questions ? A remettre en doute la légitimité et le pouvoir de la Grande Déesse. Décidément, rien n’allait plus…

Elle allait l’implorer, une dernière fois, dans la clairière sacrée, au cœur de Brocéliande.

Une lourde odeur, riche de terre humide et chaude, de feuilles mouillées, rafraîchie de bouffées de muguet et d’aubépine, enveloppait Viviane, comme une respiration. Des petits craquements irréguliers signalaient la présence d’animaux furtifs qui peut-être l’accompagnaient vers sa destination. Le doux chant de l’eau courant sur les roches, limpide, clair, pur, et le pépiement sans fin des oiseaux qui se répondaient les uns les autres touchaient l’âme et le cœur. Les grands feuillages bruissaient tout là-haut, jouant avec le vent, formant une immense voûte à peine trouée par des rayons lumineux qui se déployaient comme des voiles d’or de place en place.

Les grandes fougères frôlaient les hanches de la jeune prêtresse, quelques pétales d’églantines tombaient dans ses cheveux pour lui faire une parure. Tout autour s’élançaient les hêtres et les marronniers, les trembles et les frênes, quelques bouleaux et pins maritimes, des noisetiers et du houx.

Le sentier s’élargissait peu à peu, Viviane marchait maintenant sur un lit de feuillage doux. On devinait la clairière, plus loin, là où le soleil perçait de façon plus intense l’ample canopée. Des fleurettes de toutes les couleurs s’accrochaient sur les talus en nuages poétiques et charmants, ponctuant les coussins roses de la bruyère, tandis que sous la lumière ardente s’épanouissaient ajoncs et genêts.

Derrière elle, un par un, les petits animaux sortaient de leurs cachettes pour la suivre. Ils la connaissaient bien. Ils savaient combien elle se désespérait ces derniers temps, ils avaient peur eux aussi, peur que le mal ne détruise leur univers. Des mulots et des lapins, des belettes et des hérissons, des renards et des grenouilles, des sangliers, des centaines d’oiseaux, des biches et même des grands cerfs. Le cortège grossissait sous l’arc vert des grands arbres. La reine des fées et sa suite continuait d’avancer, le cœur empli d’une lourde détermination. 

Viviane ne pouvait sentir la colère monter en elle ; elle n’éprouvait pas cette sorte de sentiment car elle n’était que bonté. Mais devant l’incomparable beauté de cette basilique végétale, des mille et une nuances de vert de ce haut lieu conçu par la Déesse pour les hommes, elle frissonnait en songeant aux irréparables outrages qui menaçaient cette œuvre essentielle.

La forêt couvrait autrefois des espaces si grands que bien longtemps elle était restée vierge de toute intrusion humaine. Les animaux y étaient innombrables et pourtant ils n’avaient jamais commis aucun dégât qui ne puisse se réparer de façon rapide et naturelle. La forêt progressait, leur offrant un abri, de la nourriture, de l’eau, pour qu’ils puissent se multiplier et jouer avec leurs petits dans les arbres. Cela avait duré des millénaires. La Grande Déesse pourtant avait voulu s’amuser un peu en créant des changements de température au sein des forêts et en mettant au monde une créature plus sophistiquée, qui la surprendrait, qui l’amuserait peut-être. Un peu de froid ici, un peu de chaud plus loin, plus d’humidité dans celle-ci, plus de soleil pour celle-là… Elle voulait voir comment son enfant et ses frères se débrouilleraient si elle accumulait les difficultés. Et pour commencer, elle les avait fait naître dans un désert hostile, où ils avaient rapidement compris que la forêt était plus à même de les abriter et de les nourrir. Première épreuve réussie. Alors ils étaient partis en une lente migration et avaient bientôt occupé toute la terre. La forêt, quelle qu’elle fût, chaude ou tempérée, avait accueilli ces premières tribus humaines à qui elle offrait tout ce dont ses membres avaient besoin. La Grande Déesse avait alors encore multiplié les difficultés, des incendies, des tremblements de terre, des refroidissements, s’amusant de voir ces drôles de petits êtres, toujours plus ingénieux, s’accommoder de toutes les situations.

Mais elle s’était laissée rattraper par l’intelligence de ces créatures, qui pourtant ne possédaient même pas une once de pouvoir magique. Ceux qui étaient restés dans la forêt avaient continué de vivre comme avant, et ils vivaient bien. Mais les autres, ceux qui avaient eu trop à souffrir des obstacles inventés par leur grande Créatrice, ou qui voulaient défier ces contraintes, avaient peu à peu senti qu’ils devaient créer eux-mêmes leurs conditions de vie afin de les maîtriser et de ne plus avoir à bouger sans cesse. Les rusées petites choses ! Ils avaient presque tous quitté la forêt protectrice et nourricière pour un ailleurs qu’ils pensaient plus séduisant.

Et ils étaient devenus fous. Toutes leurs inventions, autrefois géniales, il fallait bien l’admettre, leur avait facilité la vie, certes, mais elles détruisaient peu à peu celle de la grande forêt originelle, de tous les animaux et de tous les êtres qui la peuplaient. Peu à peu apparaissaient des déserts de plus en plus grands, et puis des routes et puis des villes qui empestaient et toujours la forêt reculait, obligée de se donner, de se soumettre, face à l’orgueil et l’inconséquence démesurés des hommes.

Le petit peuple avait disparu ; seule Viviane était restée, dans ses veines coulait la sève ; elle n’aurait pu quitter Brocéliande. Les dragons avaient disparu en premier, et pour toujours. Il leur fallait beaucoup d’espace, et d’immenses roches au sein de la forêt, pour pouvoir s’élancer dans les airs. Autrefois, ce n’était pas un problème, ils étaient même des milliers. La forêt se rétrécissant, ceux qui s’étaient aventurés dans le monde des hommes avaient appris, non plus à lutter contre eux, mais à les servir car ils les traitaient bien, mais ils étaient tous morts au combat puisqu’ils avaient rapidement été enrôlés, enfermés, emprisonnés, seulement pour ce triste usage. Les elfes avaient quitté les lieux à leur tour, ils s’étaient mêlés aux hommes dont ils appréciaient les blagues et l’esprit créateur, mais ils avaient perdu tous leurs pouvoirs à leur contact. Les lutins, les trolls, les korrigans, dansaient encore parfois dans les champs, mais quand ils revenaient, leurs demeures creusées sous terre étaient occupées par d’autres : la forêt se réduisait et il n’y avait plus de place pour tous. Les fées, les enchanteurs étaient les derniers membres du peuple de la forêt à y résider mais peu à peu eux aussi dépérissaient. Plus la forêt diminuait, plus ils devenaient faciles à trouver par les humains et au contact de ceux-ci, tout ce qui est pur devient souillé et tous les dons de magie disparaissent. Certains avaient cédé à leurs séductions, ils avaient épousé des êtres mortels et avaient péri, ne laissant que peu d’héritiers et leur sang s’étiolait au fil des générations. Merlin avait disparu depuis longtemps, sur les champs de bataille d’Arthur qui n’avait pas rempli ses devoir envers son maître, ni accompli ses promesses.

Viviane, au cœur de Brocéliande, était la seule qui restait, qui croyait toujours que la Grande Déesse accepterait de mettre de l’ordre dans toute ce chaos mais il semblait bien que, terriblement déçue, vexée peut-être, elle avait décidé de ne plus se montrer. Elle n’apparaissait plus quand Viviane l’invoquait. Était-elle aussi partie ailleurs. Comment était-ce possible ? Avait-elle renoncé ? Vivait-elle maintenant dans une autre planète pour inventer un nouveau monde qui répondrait cette fois à ses attentes ? Les aurait-elle abandonnés ? Non, ce n’était pas possible…

Viviane parvint à la clairière, son cœur battait. Elle s’arrêta au centre. Elle leva ses bras vers le ciel, le visage dirigé vers la lumière du soleil pour le saluer, puis elle se retourna et ne put s’empêcher de sourire en voyant la foule des animaux qui s’était amassée derrière elle.

Viviane releva à nouveau son visage, ferma ses yeux et laissa la vitalité de la forêt tout entière baigner son cœur et son corps. Puis elle commença sa prière :

- Oh Mère du ciel et de la terre, Grande Déesse parmi les dieux. A nous les fées, les magiciens, les ensorceleurs, tu nous as confiés la charge de la forêt, où résident tous les esprits, toutes les énergies vitales, tous les fluides ardents…

Mais la tâche est devenue trop lourde, nos pouvoirs n’y suffisent plus. Aurait-on cru un jour que la bêtise des humains aurait raison de nos efforts ? Tu leur as mis à disposition la Nature, ta fille, où ils pouvaient trouver tout ce dont ils avaient besoin. Mais ils ont voulu se montrer plus forts que toi, déjouer tes plans, tes desseins, tes prévisions… est-ce que tu ne le vois pas ? Nous devenons impuissants, nos sortilèges sont réduits à néant ; ils ne savent qu’inventer pour pervertir la terre, la mer et le ciel.

Entends cette prière, oh Grande Déesse. Tous les mages de l’univers qui existent encore se joignent à moi en cet instant ultime.

Pour sauver ce miracle, cette merveille, ce monde vivant, nous te prions d’éliminer les hommes de la terre. L’expérience a échoué. Tu recommenceras un jour, ô Grande Déesse. Et nous continuerons de t’accompagner et de t’aider

Mais puisse la forêt pour l’instant recouvrir entièrement la terre, sans limite, sans obstacle, que la vie des seuls animaux soit préservée, eux qui toujours t’ont respectée, toi et nos forêts.

Je t’implore, Grande Déesse, je t’implore…

ULTIME PRIERE
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