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Le cabinet de lecture d'Alice

DIEU, SA VIE, SON OEUVRE - JEAN D'ORMESSON (1981)

Publié en 1981, Dieu, sa vie, son œuvre est l’un des livres les plus célèbres de Jean d’Ormesson. À la fois roman philosophique, essai métaphysique et fable érudite, l’ouvrage se présente comme une biographie paradoxale de Dieu lui-même. Le titre, volontairement ironique, détourne la formule classique réservée aux artistes ou aux grands hommes, comme si Dieu était un personnage historique parmi d’autres. Le livre a rencontré un immense succès public et a contribué à installer durablement l’image de Jean d’Ormesson comme écrivain de la joie, du doute et de l’intelligence souriante.

Jean d’Ormesson a toujours été fasciné par les grandes questions métaphysiques : l’existence de Dieu, le sens de l’univers, le hasard, le temps, la mort. Mais il se méfiait autant des dogmes religieux que du matérialisme radical. Dans Dieu, sa vie, son œuvre, il cherche une forme nouvelle pour parler de ces sujets vertigineux sans prêcher, sans démontrer, et surtout sans ennuyer. Il choisit donc la fiction légère, le récit enjoué, l’humour et la culture encyclopédique. Le livre naît ainsi d’un double désir : rendre accessibles des questions philosophiques complexes et assumer pleinement le doute, sans renoncer à l’émerveillement.

Le narrateur — proche de l’auteur, on le sent — entreprend de raconter l’histoire de Dieu, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours. Mais très vite, le récit se révèle impossible à stabiliser : Dieu est tour à tour créateur, idée, hypothèse, personnage de fiction, rêve humain ou nécessité cosmique. Le livre évoque :

* la naissance de l’univers,

* l’apparition de la vie,

* l’émergence de la conscience humaine,

* les grandes religions,

* les progrès de la science,

* la modernité et la crise du sacré.

Plutôt qu’un récit linéaire, l’ouvrage avance par digressions, retours en arrière, réflexions personnelles et clins d’œil érudits, mêlant cosmologie, théologie, philosophie, histoire et littérature. Les références sont nombreuses et mieux vaut avoir de bonnes connaissances générales. Au fond, le livre raconte moins la vie de Dieu que l’histoire du rapport de l’humanité à Dieu. L’auteur va et vient entre l’infiniment grand (Dieu) et l’infiniment petit (les hommes, dont les destinées sont étonnamment enchevêtrées les unes aux autres, comme preuve ultime de la corrélation entre toutes les créatures).

Il n’y a pas de personnages au sens romanesque classique, mais plusieurs figures conceptuelles :

* Dieu, omniprésent et insaisissable, jamais défini, jamais enfermé dans un dogme (l’auteur, chrétien assumé, ne manque jamais d’évoquer des références à l’Islam, au Judaïsme, au Bouddhisme...)

* Le narrateur, double de Jean d’Ormesson, esprit curieux, joyeux, inquiet, émerveillé par le monde.

* Les savants, philosophes et théologiens (Einstein, Darwin, saint Augustin, Pascal, Spinoza, etc.), convoqués comme interlocuteurs dans une grande conversation à travers le temps. Un héros sert de fil rouge : l’écrivain Chateaubriand, que l’auteur vénère au point de lui avoir consacré une biographie

* L’humanité elle-même, vue comme une espèce étonnée, fragile, capable de grandeur comme de destruction.

Jean d’Ormesson ne cherche ni à prouver l’existence de Dieu, ni à la réfuter. Son objectif est plus subtil. Il veut réconcilier le doute et l’émerveillement, montrer que l’univers est intelligible sans être banal, rappeler que la science n’a pas supprimé le mystère, mais l’a déplacé, défendre l’idée que la question de Dieu reste légitime, même dans un monde moderne. Le livre est aussi un plaidoyer pour la joie de comprendre, pour une intelligence vivante, libre, non dogmatique.

Le style est typiquement celui de Jean d’Ormesson : élégant, lumineux, malicieusement ironique, nourri d’une immense culture portée avec légèreté. Il mêle le sérieux des questions à une gaieté presque enfantine, refusant la gravité solennelle souvent associée à la métaphysique.

Voilà une façon inédite de parler de Dieu sans pesanteur ni arrogance. La critique souligne généralement l’originalité du projet, l’accessibilité de la pensée, la liberté intellectuelle de l’auteur. Certains critiques ont cependant reproché à l’ouvrage une certaine superficialité philosophique, un optimisme jugé excessif, une absence de position tranchée (mais comment pourrait-on en avoir une ?). D’autres, au contraire, ont salué cette indétermination comme une force. Un critique a pu écrire, en substance, que Jean d’Ormesson « parle de Dieu comme on parle à un ami qu’on n’est jamais sûr de voir arriver, mais qu’on continue d’attendre ». Un autre a résumé le livre comme « une profession de foi dans l’intelligence humaine plus que dans la religion ».

Dieu, sa vie, son œuvre occupe une place centrale dans la bibliographie de Jean d’Ormesson. Il annonce et éclaire de nombreux livres ultérieurs, où reviennent les mêmes thèmes : le temps, la mort, la beauté du monde, le hasard, la gratitude d’exister. C’est sans doute l’ouvrage qui exprime le mieux sa formule implicite : croire, peut-être ; douter, sûrement ; s’émerveiller, toujours.

Mon avis 

Ni biographie au sens où on l’entend d’habitude, ni roman, ni essai, cet ouvrage est un peu de tout ça. Brillant, érudit, fascinant, vertigineux, étonnant… les qualificatifs ne manquent pas pour cette œuvre à la fois ambitieuse car elle se propose d’expliquer qui est dieu, et totalement humble en rappelant à chaque page combien nous sommes petits… L’auteur alterne les explications sur sa vision de Dieu et de sa création, du Bien et du Mal, avec des « illustrations » sur le cheminement de quelques-unes de ses créatures et sur leurs chemins qui se croisent, sans qu’ils le sachent. Il passe beaucoup de temps sur les épisodes de la Création : c’est la partie la plus difficile, les paradoxes sont immenses, il n’hésite donc pas à répéter, à reformuler, à analyser les « sentiments » de Dieu et de sa première créature, Lucifer qui va en quelque sorte l’obliger à matérialiser les idées qu’il a en tête. Le Mal en découle : pour sublimer la beauté de Dieu, il faut des imperfections…

J’ai apprécié que le livre soit totalement œcuménique : Dieu est unique, les religions sont multiples en fonction des cultures locales ; on retrouve d’ailleurs dans chacune, et depuis l’aube des temps, les mêmes mythes.

Ce livre m’a bouleversée, il me donne envie de me replonger dans la Bible et de m’émerveiller encore et encore sur notre planète et le mystère de Dieu.

Le début

En ce temps-là, le temps n’existait pas encore. Et le tout et le rien ne se distinguaient pas l’un de l’autre. Il n’y avait ni jour ni nuit, ni nombre, ni chiffres, ni couleur, ni même d’espace, et personne ne pensait à rien. Il n’y avait pas de terre, pas d’océan, pas de limites ni de rencontres. Il n’y avait pas de hasard ni de nécessité. Il n’y avait pas de forêts, ni de lacs, ni d’étoiles dans le ciel. Il n’y avait pas d’amants et il n’y avait pas de langage. Il n’y avait pas d’univers. Il n’y avait rien. Et ce rien était plongé dans le rien et il se confondait avec le tout. Ailleurs, demain, autre chose, plus loin, attendre, disparaître, apparaître : aucun de ces mots – ni les autres – ne renvoyait à rien, aucun n’avait le moindre sens. Rien ne bougeait, rien ne changeait, rien ne pouvait être voulu, rien ne pouvait être dit ni conçu de rien. Un vide, un néant, un trou dans l’inexistence. Une sorte d’absence universelle. Personne ne régnait sur ce néant où dormait un futur. Et ce Personne était Dieu. Et cette Personne était Dieu. Parce qu’il n’y avait pas non plus d’obstacles, ni d’ennemis, ni d’échecs, ni d’erreurs, ni rien. Dieu était un roi très puissant et un souverain absolu. Il était absolument seul et absolument puissant. Et parce qu’il ne régnait sur rien, il régnait aussi sur tout. Et parce qu’il régnait sur tout, il ne régnait sur rien…

DIEU, SA VIE, SON OEUVRE - JEAN D'ORMESSON (1981)
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