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Le cabinet de lecture d'Alice

MOURIR DEMAIN

J’avais quatre-vingts-trois ans et j’étais plutôt en forme. Bien sûr, mes articulations rouillaient un peu, me faisaient souffrir par crises régulières, je n’entendais pas toujours très bien, j’avais une sinusite chronique depuis vingt ans, qu’aucun médecin ne parvenait à enrayer, et je radotais probablement, mais je me sentais parfaitement capable d’entreprendre mon voyage.

New York, c’était une vraie passion, que je ne saurais expliquer. Je rêvais depuis l’enfance de visiter cette ville fabuleuse, pour voir de près les gratte-ciel, Central Park, pour avoir l’air d’une Américaine, ce qui me semblait le comble de la félicité. J’y suis déjà allée pour mes quarante ans, et j’appréhendais d’être déçue par ma belle cité, que j’avais tellement parcourue en long et en large, dans mes pensées et mon imagination. Non, pas du tout ; je l’ai adorée tout de suite, avec ses avenues majestueuses et ses petits quartiers tranquilles et arborés, ses gratte-ciel de verre où se reflétaient les nuages, ses deux rivières, ses parcs, ses jardins et ces gens qui s’excusaient quand ils vous bousculaient par accident (voilà bien une chose qui n’arrive pas souvent ici) ; c’était comme si j’avais toujours habité là-bas et je ne voulais plus en repartir. Les larmes me brouillaient la vue quand je suis montée dans l’avion et à partir de ce moment, je n’ai eu de cesse d’y retourner. J’aurais aimé y vivre, mais les loyers étaient tellement exorbitants que mon pauvre travail de vendeuse en magasin n’aurait jamais suffi… Alors j’allais y finir mes jours. Ce serait mon dernier cadeau, de moi à moi.

Je vivais seule depuis de très longues années, je ne m’étais jamais mariée, je n’ai pas eu d’enfant. Ça ne s’était pas présenté : mes histoires d’amour avaient toutes échoué, les unes après les autres, lamentablement. Mais comme j’étais une solitaire, je n’en avais pas vraiment souffert, je me sentais libre et indépendante, je mettais à profit toute occasion pour lire et apprendre de nouvelles choses. Je n’avais pas de famille, j’étais fille unique, mes parents l’étaient aussi, et ils étaient décédés depuis longtemps, bien sûr… S’il existait des cousins éloignés quelque part, je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où ils se cachaient, et nulle curiosité ni envie de les connaître. A quoi bon ? Je n’avais aucun héritage à laisser…  

Etant seule, une fois que j’avais payé mon loyer, mes impôts, mon électricité, un peu de nourriture, il ne me restait presque rien, je n’ai jamais pu devenir propriétaire, je n’ai jamais pu faire d’économies. Avec ma maigre retraite, c’était encore pire !

Donc voilà : j’avais quatre-vingt-trois ans et je savais que bientôt, la vie allait devenir compliquée. Je ne pourrais plus gravir mes quatre étages, je serais vraiment fatiguée d’aller faire les courses, de préparer à manger, maladroite et prompte à tomber, surtout pour enjamber cette fichue baignoire, ou à me blesser. Les voisins changeaient tous les ans, pas facile d’entretenir véritablement des liens. Et j’avais peur d’oublier le gaz un jour et de faire exploser tout l’immeuble. Mes amis, du moins ceux qui étaient encore là, avaient le même âge que moi et se posaient les mêmes questions. Sauf que moi, ma décision était prise. Il fallait être lucide et raisonnable, envisager au plus vite d’entrer dans une maison de retraite. Je n’avais pas vraiment envie que les pompiers, qu’un voisin aurait appelé à cause de l’odeur, ne me découvrent sur ma moquette, morte depuis trois semaines…

Mais, la maison de retraite, je n’en avais pas les moyens. Pensez-donc : on me demanderait au moins deux mille euros par mois, en moyenne, et ma retraite n’en représentait que la moitié. J’avais fait des économies malgré tout car je ne suis guère dépensière. Mais cela pouvait couvrir quelques mois tout au plus. En outre, bien que ce fût la seule solution convenable, je n’avais guère envie d’assister à ma lente et longue déchéance, à la perte de toutes mes facultés, de devenir grabataire, de porter des couches, de baver, de perdre la boule…

 Je préférais mourir tout de suite, et avec panache, à Manhattan. Très chic, non ? J’avais mis tous mes comptes à jour, résilié mon loyer. Une fois mon billet d’avion payé (les autorités américaines exigeaient un aller-retour, mais tant pis, je n’avais plus rien à perdre), il me restait trois mille euros d’économies, c’était amplement suffisant pour une journée ; je laisserai ce qui reste à l’hôtel pour les éventuelles démarches qu’ils auraient à faire ; j’avais mis de côté mes anxiolytiques pendant six mois (depuis que j’imaginais cette solution finale, je n’avais plus d’angoisse) et j’avalerai tout en une fois !

Ce fut un peu compliqué à l’aéroport, tout était automatique, numérique, robotique, j’étais un peu perdue… heureusement un monsieur très gentil m’a aidée. Dans l’avion, j’étais très bien installée, les hôtesses étaient aux petits soins, elles m’avaient donné des coussins pour caler mon dos et venaient régulièrement voir si tout allait bien. Je n’étais pas en business class pourtant, mais les gens aiment bien les petits vieux… tant qu’ils ont la santé. Après, ils font semblant de ne pas les voir.

A l’arrivée, j’ai dû aussi me faire un peu aider, je l’avoue… l’aéroport est si vaste ! J’ai pris un taxi pour Manhattan. J’avais réservé un hôtel près de Times Square, j’ai toujours adoré les lumières et tout ce qui brille, d’une façon générale, et je me promettais d’aller voir toutes les illuminations le lendemain soir. Car, à cause du décalage horaire, il fallait que je commence par me reposer si je voulais mener mon petit programme à bien. Il était 10 heures aux Etats-Unis, ce qui correspondait à 16 heures en France, or je m’étais levée tôt pour prendre mon avion. J’ai dormi cinq heures ; c’était bien suffisant, on dort peu quand on vieillit.

Il était bien, cet hôtel, agréable, propre, moderne, un bel endroit pour mourir. J’espérais ne pas leur causer trop de désagrément ; les assurances rapatrieraient mon corps en France et j’avais laissé des instructions au notaire. Dans le grand hall d’entrée, une vieille dame, avec un grand chapeau à fleurs, parlait toute seule. Le monsieur de l’hôtel m’expliqua qu’elle habitait là depuis plusieurs semaines et qu’elle cherchait un fantôme dans les couloirs.

Je suis sortie dans la rue, vers 15h30. Ah que j’aimais cette ville ! Je m’y sentais comme chez moi ; l’inconnu, le dépaysement, les habitudes, la langue… absolument rien ne gâtait mon plaisir. J’ai eu exactement la même impression que lorsque j’étais venue autrefois. J'aimais la verticalité des immeubles,les avenues très larges, la foule hétéroclite, les couleurs, l'énergie, les gens toujours polis, et puis la sirène si caractéristique des voitures de police et de pompiers. Malgré tout la ville restait, à mon avis, bien moins bruyante que Paris. Je tournai à gauche pour aller à Central Park et m'offrir un tour en calèche. J'en avais eu envie la première fois que j'étais venue mais le prix était dissuasif. Aujourd'hui, tout était différent, je vivais les derniers instants de ma vie et je pouvais utiliser tout mon argent ! Un soleil magnifique resplendissait, je ne regrettais pas une seconde la décision que j'avais prise, je me sentais heureuse et parfaitement sereine. J'étais à New York, ma ville, contente de quitter cette terre à un moment et à un endroit décidés par moi-même. C'était ma petite revanche contre la grande Faucheuse. 

         J’avais décidé de passer la plus grande partie de ma journée dans le sud de Manhattan, car la mer n’était pas loin ! Et la mer, pour moi, avait toujours été d’une extrême importance. J’avais grandi et vécu auprès d’elle, je n’aurais jamais pu habiter ailleurs qu’au bord de l’océan. Et pour ma mort, je voulais être certaine de contempler la mer une dernière fois avant de fermer les yeux à tout jamais. J’achetai ensuite un hot-dog au coin de la rue – comme c’était amusant - et retournai à l’hôtel pour une vraie nuit de sommeil.

         Le lendemain matin, direction le quartier financier pour admirer tous ces gratte-ciels que j’adorais, aux architectures diverses, néo-gothique, néo-roman, néo-renaissance, Art nouveau, Art déco, et aussi les plus récents, étincelants avec leurs murs de verre où se reflétaient si bien le ciel bleu que l’espace, que ceux qui n’en ont pas fait l’expérience croient restreint, devenait infini. Je montai à la plateforme d’observation de la One World Trade Center, la nouvelle tour qui avait remplacé les Twin towers abattues en septembre 2001. De là, on avait une vie absolument sublime sur tout Manhattan, mais aussi sur les autres arrondissements et le New Jersey. L’ascenseur était très rapide, j’ai ressenti un drôle de petit coup au cœur, j’ai fait « Oups », mais les autres touristes me surveillaient du coin de l’œil, d’un air chaleureux. Je me sentais rassurée, tout le monde me prêtait attention : la petite vieille en vadrouille les faisait sourire, et ce serait bien agréable de partir avec de tels souvenirs de regards heureux !

Midi. Je voulais goûter un sandwich au pastrami. Je lisais tous les articles que je trouvais sur New York et j’avais vu que les New-Yorkais adoraient le pastrami, une de leurs spécialités. Je m’étais fait la promesse d’essayer. Je suis rentrée dans un restaurant ; le serveur a pris ma commande d’un air amusé : ce n’était sans doute pas tous les jours qu’une honorable dame de plus quatre-vingts ans, à l’accent français, venait toute seule, comme une grande, lui commander un sandwich au pastrami. Ce fut un peu difficile à manger, je l’avoue… j’étais obligée de couper les tranches de bœuf fumé en tout petits morceaux car les dents qui me restaient n’étaient plus très adaptées. Mais voilà, c’était fait, j’avais mangé mon pastrami et je l’avais trouvé très bon !

Pour l’après-midi, j’avais trois objectifs. Une petite balade à pied le long de l’Hudson, j’avais toujours aimé me promener le long de la mer ou des grands fleuves. L’immensité de l’eau m’aidait à respirer profondément. Puis j’avais décidé de prendre un taxi pour Greenwich Village, un autre endroit que j’aimais, avec ses faux-airs de ville de province, où il faisait également bon déambuler tranquillement dans les rues. Mais mes jambes commençaient à tirailler et le chauffeur me proposa de sillonner lentement le quartier, rue après rue. Quelle bonne idée ! Il me racontait des petites anecdotes de New-Yorkais, quel bonheur ! Ensuite, à ma demande, il m’emmena à Coney Island ! Je voulais absolument me rendre à la plage pour la dernière fois. Et je trouvais incroyable de penser que cette ville immense en possédait plusieurs où l’on oubliait totalement le béton et le verre pour entendre seulement le bruit des vagues et sentir l’iode et le sable chaud. Comme j’étais bien, assise sur un muret, au soleil, à humer les odeurs de mer et de beignets, entendre les cris de joie des enfants et les rires des mouettes, sentir l’air tiède marin caresser mes joues flétries…

Pour terminer ma journée, j’appelais de nouveau un taxi et je me rendis au grand magasin Bloomingdale’s. Pas pour faire du shopping, non, je n’en avais nul besoin ! Juste pour le plaisir des yeux. Pour voir la vie palpiter, les yeux brillants des clients, et toutes ces choses si belles et si futiles, accumulées jusqu’à l’excès, qui font le bonheur de notre monde occidental.  

Un dernier taxi pour Times Square. Il fallait maintenant attendre la tombée de la nuit pour se laisser vraiment hypnotiser par toutes ces couleurs qui flashaient, clignotaient, éblouissaient… Je rentrais dans un restaurant et je dînais d’un simple cheesecake, mon dessert préféré, et je demandais une grosse part qu’on m’accorda bien volontiers, avec un gentil sourire complice. Après mon premier voyage, j’avais essayé des dizaines de recettes différentes pour reproduire ce que j’avais mangé à New York, sans jamais trouver la bonne méthode. Il y avait toujours un petit truc qui manquait, un je ne sais quoi. Je ne connaîtrai donc jamais leur secret ! Les coquins ! Mais quel régal ! Ensuite, je suis partie m’installer sur un banc et j’ai regardé passer les gens, leur inventant des vies, des histoires, j’ai écouté tous les bruits de la ville, jusqu’à ce que la nuit vînt. Un policier est venu me demander si tout allait bien… Je lui ai répondu que oui, que je profitais de sa ville magnifique, il était très content.

Et puis voilà, ce fut le feu d’artifices final. Il faisait suffisamment sombre maintenant pour que les néons pussent faire exploser leurs couleurs chatoyantes dans la nuit. C’était si beau, j’aimais tellement ça ! J’avais envie d’applaudir, comme au spectacle.

Mais il était temps de rentrer. Il était temps de partir. Je rentrai à mon hôtel, je gagnai ma chambre, et ne verrouillai pas la porte. J’ai pris ma douche, enfilé mon beau pyjama de soie et je me suis aspergée de mon parfum favori, celui qui m’accompagnait depuis mes vingt ans. Et puis j’ai sorti ma fameuse ma petite boîte de poison. On me trouverait le lendemain matin. Avec un petit mot d’explication, pour qu’ils n’aient pas de souci avec la police. Je me suis allongée et j’ai avalé mes cachets en me remémorant tous les moments de mon extraordinaire journée.

         Tiens. C’est drôle. Je me vois. Sur le lit, dans mon joli pyjama rose. Je suis morte mais il semble bien que mon âme soit toujours là. Un monde nouveau qui s’offre à moi ? Allons voir dans les couloirs. Voici la vieille dame au chapeau à fleurs, elle est ravie : elle a enfin trouvé son fantôme, on dirait ! Je sens que nous allons être très amies.

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