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Le cabinet de lecture d'Alice

Le saviez-vous ? La petite sirène - oui, oui, celle que vous connaissez - avait regagné le fond des océans, où elle règne aujourd’hui en tant que Reine des Mers.

Laissez-moi vous rappeler…

Elle vivait autrefois dans un grand palais sous les eaux, avec son père le Roi, et ses sœurs, et tous leurs amis. Ils étaient tous parfaitement heureux et passaient leurs journées et leurs soirées avec leurs amis des profondeurs aquatiques. Tous étaient régulièrement invités à leur table et recevaient chez eux à leur tour la famille royale, tous, du plus noble cétacé à la plus minuscule des crevettes, réunis autour d’une table gigantesque, posée sur le sable blanc.

 A quinze ans, comme on le sait, chaque prince ou princesse avait le droit d’aller sur la Terre pour voir les incomparables beautés dont elle était parée, et choisir quelle vie ils préféraient. Mais tous revenaient, préférant le bel et paisible océan, ses multiples nuances de bleu et de vert, turquoise, indigo, émeraude, jade, à la clarté si pure, à la tranquillité absolue, ses forêts d’algues et de coraux, se balançant doucement au gré des mouvements de la mer, ses poissons étincelants qui brillaient comme autant d’étoiles, ses dauphins joyeux et ses imposantes baleines. D’autant que, sur la Terre vivaient les hommes et ces derniers ne semblaient guère apprécier les êtres comme eux, qu’ils méprisaient profondément, les traitant même parfois de créatures imaginaires.

Et pourtant, la petite sirène, lorsque son tour fut venu pour ce voyage initiatique, se prit d’un grand amour pour un jeune prince humain qu’elle avait sauvé de la noyade. Ses sœurs la dissuadèrent absolument de prolonger cette histoire, mais la petite sirène était un peu têtue. Elle avait trouvé la Terre fort jolie et le prince bien séduisant. Elle alla voir la sorcière pour pouvoir troquer sa queue de poisson contre des jambes, afin de retourner au plus vite auprès de son bien-aimé. La sorcière lui rappela qu’en épousant un mortel, elle deviendrait, elle, immortelle… ce qui compliquerait étrangement la situation. Mais la petite sirène n’en avait cure, elle comptait vivre très longtemps heureuse avec son époux, puis quand elle partirait, elle s’occuperait de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrière-petits enfants. La sorcière alors, réclama sa langue pour le prix de ses services… pensant que la jeune fille n’accepterait pas de telles conditions. Mais elle se montra au contraire enthousiaste, prétendant que ses yeux seuls parlaient bien mieux que sa langue. La sorcière était à bout d’arguments… elle lui annonça pourtant encore que, si jamais le prince refusait de l’épouser, elle devrait le tuer ou bien c’était elle qui mourrait. Mais rien ne pouvait dissuader la petite sirène.

Cependant, malgré sa beauté, ses charmes, son intelligence, sa douceur et sa bonté, elle ne réussit pas à éblouir le prince qui lui vouait une réelle amitié mais ne se voyait pas marié avec une muette. Et de toute façon, il lui avoua un jour, comprenant que la jeune fille s’était éprise de lui, qu’il en aimait une autre.

Lorsqu’il épousa sa fiancée, la petite sirène versa tant de larmes que la sorcière lui accorda une dernière chance : elle ne mourrait pas mais elle serait sanctionnée. Elle deviendrait une fille de l’air. Des esprits féminins qui régissaient les vents et les senteurs tout autour de la terre. Car les activités humaines développaient des odeurs nauséabondes, et elles avaient pour mission de les chasser, de souffler brises, zéphyrs ou même tempêtes, et d’amener des bouffées de fleurs fraîches ou d’herbe mouillée. Au bout de trois cents ans de bons et loyaux services, elles recevaient une âme immortelle et pouvait choisir leur nouveau destin. La plupart restaient sur la Terre, en tant que fées ou magiciennes, pour veiller sur la Beauté des choses. D’autres devenaient des déesses dans les contrées qui n’en avaient pas.

Mais la petite sirène, elle, avait une immense nostalgie de l’océan, de sa faune multicolore et de l’odeur des embruns quand elle nageait en surface, et lorsque sa peine de trois cents ans fut terminée, elle décida de revenir dans le palais du roi son père. Il était mort depuis longtemps, bien sûr, ainsi que ses sœurs. La fille aînée régna, puis son fils, puis la fille de celui-ci, et ainsi de suite pendant trois cent ans. La petite sirène rencontra le nouveau roi et il la désigna comme héritière car il n’avait pas d’enfant et il pensait que ce choix était évident : elle avait une grande expérience désormais, aussi bien des eaux, de la terre et des airs.

Après avoir été couronnée, un événement très largement célébré dans tout le royaume et dans toutes les contrées, car c’était la première fois que la Reine des Mers était une immortelle, et non une mortelle, la mettant en parfaite équivalence avec la Reine de la Terre, elle s’acquitta de sa tâche avec passion. Il était parfaitement légitime que l’océan fût désormais considéré avec le même respect que les continents, et elle comptait bien au cours des siècles qui suivraient veiller sur lui avec la tendresse et la fermeté d’une mère, et un grand sens du devoir, comme autrefois quand elle était une fille de l’air. Elle voyageait dans toutes les mers des cinq continents, elle connaissait chaque baleine, chaque dauphin, chaque requin, chaque raie, chaque pieuvre, chaque calamar, chaque poisson-clown, et puis les tortues marines, les homards, les coquilles Saint-Jacques et les crevettes, et puis encore les oursins et les murènes, les méduses et les maquereaux, les coraux et les algues, les sardines argentées et les scalaires chatoyants… Elle ne se lassait pas de nager parmi ses sujets, ondulant dans l’eau source de vie, de s’allonger sur le sable et d’écouter les doléances ou les suggestions du petit et du grand peuple de la mer. Son premier ministre était un calamar géant ; avec ses dix mètres de long, il impressionnait partout ceux qui auraient eu quelques récriminations mal venues sur les actions de la Reine.

Mais, petit à petit, le ministre se dévouant corps et âme à sa tâche, la petite sirène se plut à rester dans son grand palais et à espacer ses voyages. Elle pensait avoir tout bien géré, exactement comme il le fallait, on n’avait plus besoin d’elle, tout fonctionnait à merveille et le grand calamar suffisait pour administrer toute la communauté multicolore qui habitait le fond des mers et pour soigner amoureusement toutes les plantes qui croissaient et oscillaient de la plus agréable des manières entre les courants marins. Tout se passait pour le mieux et tout le monde était heureux. 

Mais, et c’est là que commence véritablement notre histoire, le grand calamar et ses émissaires se mirent à rapporter à leur Reine des faits étranges et édifiants. L’eau devenait plus chaude et provoquait de grands bouleversements chez les espèces qui ne supportaient que l’eau froide ; ils mourraient par milliers ; les courants changeaient de sens ; tout allait de mal en pis, tout était sens dessus dessous. Des tonnes de déchets de toutes sortes tombaient depuis la surface, des choses bizarres, des choses pourries, des choses dures qui ne disparaissaient pas au fil des années, des choses laides, qui prenaient de plus en plus de place. La mer devenait un réceptacle de détritus dont on ne connaissait pas l’origine. Par endroit même, se formaient de larges îles d’immondices qui flottaient et empêchaient les rayons du soleil de pénétrer l’océan. Il y faisait plus froid. Et cela perturbait encore plus les échanges naturels entre les endroits frais et les endroits chauds. L’eau devenait toxique, on ne comptait plus les empoisonnements. Même le chef des régalecs, dont le peuple appréciait la tranquillité, se plaignit de s’être retrouvé plusieurs fois nez à nez avec un être extrêmement étrange : il n’avait pas la même forme qu’un être humain, mais vu ses intrusions intempestives, ses couleurs peu naturelles et sa façon d’avancer, sans rien demander à personne, il ne pouvait être envoyé que par ces sinistres personnages qui habitaient là-haut et ne respectaient rien. La situation était grave. La petite sirène envoya ses agents partout. Et voilà ce qu’ils lui racontèrent.    

Pendant que les années, et les siècles passaient, dans les airs et dans les océans, il en était de même sur les continents aériens. La Terre, on le sait, avait engendré cette espèce insolite, qui marchait sur deux pattes, et ne savait jamais quoi inventer, depuis toujours, pour se faciliter la vie. Se faciliter la vie, c’était un concept à eux ; quelque chose d’incompréhensible : la vie se vit ; elle ne se facilite pas. L’homme se multipliait à toute vitesse, envahissant le moindre recoin de la planète. Et ses sinistres habitudes augmentaient de la même façon. Il avait en effet inventé des machines. Des instruments très singuliers et surprenants, qui faisaient beaucoup de bruit, qui sentaient souvent très mauvais, mais qu’il adorait parce qu’ils leur permettaient de fabriquer des millions d’objets qu’il pouvait vendre très cher partout sur la Terre. Car l’homme avait aussi inventé l’argent pour remplacer le troc d’autrefois, si pratique et si simple pourtant. Et il s’était mis à adorer ce nouveau dieu, oubliant les anciens, qui prônaient la sagesse et la modération.  La Terre se trouvait désormais gouvernée par toutes ces engins diaboliques et puants dont l’homme ne pouvait plus se passer, ni de ses billets, qu’il aimait amasser, on se demande pourquoi, dans de grands coffres jalousement gardés, et dont il n’aurait pas donné une miette à ceux qui n’en avaient pas.

Le prince, oui, celui-là même dont notre petite sirène était tombée amoureuse il y avait bien longtemps, était l’un de ces hommes. Et ses enfants, et les enfants de ses enfants continuaient à inonder la Terre d’objets totalement superflus et si inutiles qu’ils en remplissaient des poubelles entières, et les versaient maintenant dans la mer, car les poubelles n’y suffisaient plus.

Des grands sages (car il en existait quelques-uns, inspirés par les fées et les enchanteurs) les alertaient. Stop ! Il fallait tout arrêter. Vivre comme avant, en harmonie avec la Terre et la Mer. Mais personne ne les écoutait.  

La petite sirène eut honte. Elle s’était laissée aller au confort de son grand palais sous les eaux, à ses bavardages sans fin avec d’autres communautés de sirènes et d’ondins, et avec tous ses amis des autres espèces, et elle n’avait rien vu de ce qu’il se passait. Quelle Reine stupide elle était !

Le lendemain de ces annonces terribles, elle apprit la mort du vieux cœlacanthe qui habitait dans les faubourgs du palais, un être exquis et délicieusement suranné avec lequel elle aimait partager quelques gâteaux d’algues l’après-midi. On lui dit qu’il avait avalé un de ces drôles de sacs, mous et blancs, qui ressemblaient à des méduses, en beaucoup moins joli toutefois, et qui étouffaient ceux qui n’y prenaient pas garde. Elle pleura des journées entières, et le grand calmar lui fit remarquer qu’elle augmentait la chaleur de l’océan avec ses larmes…

Elle décida de rencontrer son homologue, la reine de la Terre, qui accepta immédiatement son invitation. Elle aussi se complaisait depuis longtemps dans une grande oisiveté, au fond de la forêt, à danser avec ses sœurs jour et nuit, à se parer de colliers de fleurs et de gouttes de rosée, organisant des concours de costume et des ballets fort prisés des habitants des bois. Elle aussi depuis quelque temps remarquait ces choses singulières. La forêt qui rétrécissait. Et ces déchets partout. Les elfes grondaient, les lutins ne supportaient plus d’être dérangés par les hommes qui s’aventuraient jusque dans les clairières les plus secrètes…

Elles se donnèrent rendez-vous sur une petite île… où elles découvrirent des monticules de débris, de matériaux de toutes sortes et de toutes les couleurs les plus laides qu’on pouvait imaginer. Les tortues marines avaient fui l’endroit et juré qu’elles ne reviendraient plus jamais. C’est un oiseau qui le leur raconta,  le regard plein de reproches. Peut-être ne retrouveraient-elles jamais une plage accueillante pour pondre leurs œufs, et alors elles disparaîtraient à tout jamais. Les deux souveraines se mirent à pleurer dans les bras l’une de l’autre.

- Comment avons-nous pu être si oisives, si écervelées, si bêtes, pour penser que l’homme se comporterait bien ?

- C’est à cause de moi, dit la petite sirène. La vie, c’est l’eau, la mer, les vagues, les lagons, l’océan. J’aurais dû prendre mon travail plus à cœur.

- Non, c’est moi, dit la Reine de la Terre. La vie, c’est l’eau, la condensation, les flaques, les sources, les lacs, où sont nés les premiers organismes vivants. Qui aurait imaginé que le plus intelligent d’entre eux allait tout gâcher ? Nous sommes toutes les deux fautives.

Elles décidèrent d’organiser une vaste mission, menée par les elfes aériens, terrestres et océaniques, pour tout nettoyer. La sorcière, qui avait décidé de changer de vie depuis longtemps, parce qu’elle s’était aperçue qu’être gentil était plus simple que d’être méchant, et vous attirait la sympathie de tous, proposa ses services : une marmite magique, où elle dissolvait toute la fange et les résidus qu’on lui apportait. Les elfes partout se démenaient… mais les humains voyant leurs poubelles et leurs montages d’ordures disparaître, furent absolument ravis de voir ce problème résolu, et se mirent à en produire encore plus !  

- Quels ingrats ! s’écria la petite sirène. Il faut les punir ! Ils sont incapables, désespérants, indignes. Ne se rappellent-ils pas qu’ils viennent de l’eau, qu’ils sont constitués presque entièrement d’eau ? Qu’ils reviennent à leur état premier : des minuscules bactéries insignifiantes. Je vais faire monter les océans, les noyer tous. C’est à cause d’eux que les glaciers fondent… et bien que la mer les anéantisse tous, que leurs charognes passent elles aussi dans le chaudron de la sorcière !

La Reine de la Terre émit une objection : et les animaux terrestres ? Ils devaient aussi mourir avec les humains ? Ce n’était pas très juste ! Et les fleurs ? Et les plantes ?

- Nous allons appeler le vieux Noé, répondit la petite sirène. Il va construire un immense navire et nous y ferons monter un couple de chaque espèce afin qu’ils repeuplent la Terre dès que je ferai redescendre les océans, ainsi que des graines pour toutes les variétés de végétaux. Il l’a déjà fait autrefois.

Le vieux Noé qui s’ennuyait un peu depuis tant de siècles fut enchanté de remplir cette mission qu’on lui confiait. Il se mit au travail immédiatement, aidé par les elfes qui rendirent l’opération plus courte. Puis il fit embarquer tous ses protégés sur le bateau, classa soigneusement ses plants et semences, tandis que la petite sirène faisait monter le niveau des océans qui peu à peu faisaient reculer les hommes, les précipitant dans le chaos, les acculant aux infimes lambeaux de terre qui restaient encore.

Se présentèrent alors devant le navire, juste avant le départ, un homme et une femme nus, que Noé salua et à qui il fit signe d’embarquer. La reine des Océans cria :

- Non, pas eux !

- J’avais cru que… balbutia Noé.

- Non, l’humanité ne le mérite pas ! Que l’homme disparaisse à tout jamais.

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