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Le cabinet de lecture d'Alice

UN JARDIN

Cette nouvelle a participé à un concours dont le thème était : décrivez un jardin. Longueur imposée.

C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes. Il s’éveille sous les rayons tendres du soleil printanier et il étincelle de mille diamants, résultat scintillant des pluies nocturnes. Un jardin complètement oublié depuis une dizaine d’années, qui s’est laissé gagner par la passion de la liberté, laissant pousser les herbes folles à profusion et d’innombrables touffes de fleurs multicolores, semées et ressemées par les vents, au fruit du hasard. Il ne sait pas encore que je suis là, mon jardin, derrière ma fenêtre, à l’observer, à l’envisager, à l’imaginer, dans cette vieille maison menacée de démolition que j’ai rachetée au dernier moment, sur un coup de cœur. Je vais mettre des années à la restaurer, la rénover, et tout mon salaire y passera, c’est certain, mais c’est l’œuvre d’une vie. Et ce jardin, je vais le faire mien, l’aérer, l’apprivoiser et, au fond, lui rendre une autre forme de liberté, surveillée certes, mais pour son plus grand bien : les espaces dégagés des espèces trop envahissantes ou des plantes superflues ou pas très jolies, lui redonneront de l’énergie et de quoi déployer toute sa magnifique beauté.
    J’ai toujours rêvé d’un jardin à l’anglaise, un jardin où l’on se perd au milieu de grands nuages de fleurs délicates, de verdure étourdissante de buissons odorants et colorés, un jardin plein de petites surprises, cachées derrière un rosier, un chèvrefeuille : ici un banc, là une cabane pour ranger les outils, et puis une balançoire pour mes neveux.
    Quand j’étais enfant, mon grand-père, jardinier, m’emmenait dans sa brouette chez ses clients voisins, propriétaires de vastes parcs. J’étais toute petite, j’aimais à me perdre dans les allées, disparaître dans une opulente glycine dont les parfums m’enivraient, m’émerveiller dans les roseraies aux lourdes corolles qui semblaient se pencher sur moi, se demandant qui était cette petite princesse aux cheveux blonds, pas plus haute que trois hommes. Mon grand-père était un magicien. Il avait un grand tablier et ses poches débordaient de graines qu’il jetait par poignées ici ou là, et il transformait les coins négligés en feux d’artifice de fleurs extraordinaires. Les grandes personnes venaient le voir de temps à autre et poussaient des cris d’exclamation en me voyant « Comme elle est mignonne ! », puis elles se baissaient vers moi et me donnaient des bisous et des gâteaux. J’étais Alice au Pays des Merveilles.
    Il est déjà tout fait dans ma tête, mon jardin, mon jardin à moi, mon jardin des merveilles. De la terrasse en surplomb, on descendra par trois marches de pierre et à partir de là, une grande et épaisse pelouse veloutée s’étendra jusqu’au fond comme un tapis. Je poserai des pavés en ligne dans l’herbe, pour dessiner des sentiers qui partiront à droite, ou à gauche, et j’installerai partout, comme des ponctuations, pour une promenade enchantée, d’énormes gerbes de fleurs et de plantes, dans des camaïeux de couleurs, soigneusement disposés en fonction de leur hauteur adulte, les petites devant, les grandes derrière, et de leur floraison. Il faudra que celle-ci soit alternée, en fonction des saisons, pour qu’on puisse voir de la couleur toute l’année. 
    Des cerisiers du Japon pour le printemps, des cytises, des camélias, des glycines pour le printemps, des roses pour l’été, et puis des érables pour l’automne qui feront un décor orangé et rouge juste avant d’entrer dans l’hiver, où tout s’endormira pendant quelques mois. 
    Je veux que mon grand-père, de là où il est maintenant, soit fier de sa petite princesse.

UN JARDIN
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