25 Mars 2026
J'avais dans l'idée de faire un recueil de nouvelles sur de grandes figures féminines de l'Histoire à un moment important de leur vie, et sans préciser dès le début de qui je parle, pour que le lecteur s'amuse à le découvrir. J'en ai proposé trois dans des ateliers d'écriture. Ca n'intéressait personne... Voici la première.
Vais-je aimer la France ? Je dois cesser de me poser cette question… Je suis dans l’obligation de l’aimer. Je ne reverrai peut-être jamais plus mon pays, ni ma famille. Cela me rend infiniment triste mais je dois voir le bon côté des choses, un destin exceptionnel m’attend dans ce pays qu’on dit si merveilleux. Mais ce n’est pas si simple…
Je ne connais pas encore très bien la langue, par exemple, elle est très difficile, et je ne suis pas très douée, il faut l’avouer. Mes frères et sœurs parlent tous couramment le français et l’italien, mais aussi le latin. Moi, rien ne me rentre dans la tête. Je n’ai jamais été très intéressée par les études en général ; à quoi bon savoir toutes ces choses, le nom des rois et des reines, les guerres et les traités de paix, où se trouve Moscou ou Londres… j’ai toujours préféré m’amuser, danser et chanter. On me dit étourdie. Ce n’est pas vrai ; c’est juste que je ne parviens pas à me concentrer sur les choses qui ne me passionnent pas. Ma mère me réprimande sans cesse. Donc voilà, mon français est encore loin d’être parfait, certes, mais puisque je vais habiter ce beau pays de France, il va certainement s’améliorer très vite et Maman sera enfin fière de moi lorsqu’elle entendra des échos élogieux sur sa fille. J’ai d’ailleurs déjà heureusement bien progressé depuis que la France m’a envoyé Monsieur de Vermond pour m’aider dans mon apprentissage. Je fais beaucoup d’effort, comme jamais auparavant, car mon honneur est en jeu. Je ne dois en aucun cas décevoir ma mère et mon beau-père. Peu à peu j’avoue que j’apprécie cette langue chantante et j’ai hâte de la pratiquer avec mes futures amies, là-bas.
Et je n’oublie pas que, en tant que dauphine et future reine, je serai amenée à participer à de nombreux spectacles et à de grands bals, les plus beaux de la capitale bien évidemment. La magnificence de la cour de France a un renom inégalé depuis Louis le quatorzième. On dit ainsi que le château de Versailles est le plus beau palais du monde et je suis curieuse de le découvrir pour comparer avec notre Schönbrunn, qui, devant être rebâti, le fut en se voulant aussi fastueux, dit-on. En tout cas, mes talents pour la musique et la danse ne seront pas inutiles, je l’ai expliqué à ma chère maman très sérieusement, et elle a souri, en ajoutant toutefois que ce ne serait pas suffisant.
J’ai aussi un faible pour les jolies toilettes et les beaux bijoux et, sur ce point, il paraît que les Françaises sont les femmes les mieux habillées du monde. Pour cela, nul besoin de leçons, je suis déjà convaincue et bien au courant des dernières modes… nous raffolions mes sœurs et moi des illustrations que nous trouvions dans les almanachs divers que recevait mon père, ou dans les récits et dessins que nous faisaient des visiteurs venant de Paris ; nous demandions aux couturières de nous confectionner des toilettes inspirées de ces modèles. Vivre en France sera un immense privilège. Les Françaises sont considérées comme les femmes les plus élégantes, les plus cultivées, les plus spirituelles, de toute la terre. Ma mère m’a dit un jour, avec ce sourire qui m’agace toujours un peu, que je devrai cependant lutter contre mon caractère naturel si je voulais les égaler, ce qui m’a vexée. Je vais lui prouver que je serai la plus belle et la plus recherchée de toute la cour.
Mon mariage a été décidé par mes parents, comme il est d’usage, et je dois dire qu’il est sans nul doute le plus prestigieux que ma famille ait contracté. La France est un pays au rayonnement mondial, avec des rois puissants et respectés ; elle doit être notre allié, m’a-t-on exposé, pour nous défendre des ambitions prussiennes et britanniques et mes parents ont beaucoup travaillé à obtenir l’accord du roi de France pour cette union. Ce fut donc un grand honneur d’être finalement agréée par lui. Mon cher papa est mort depuis cinq ans cependant et n’aura pas vu l’aboutissement de son projet. Comme il me manque…
Mais Maman a veillé au bon déroulement de toutes les formalités et s’est occupée des milliers de détails à régler. Elle semblait par ailleurs avoir si peur que je me tinsse mal qu’elle m’a noyée de recommandations, répétées chaque jour, encore et encore. J’en suis encore assommée ! Mais dorénavant, je suis une femme mariée, et j’habiterai très loin : je n’aurai plus à supporter qu’elle s’occupe de tout ce qui me concerne et me dise sans cesse ce que je dois faire, dire ou porter… Le mariage a du bon. En tout cas, c’est la meilleure chose qu’on ait inventée pour que les jeunes filles de bonnes familles échappent enfin au contrôle de leur parents ! Si le mari n’est pas facile… vous faîtes votre devoir : vous lui donnez un héritier et ensuite, et bien vous êtes libres de faire ce que vous voulez. C’est du moins mon opinion mais je me suis toujours bien gardée de le dire à ma chère maman.
Le départ a été fort douloureux. Ma mère pleurait, bien qu’elle tentât de cacher ses larmes. Mes sœurs, elles, laissaient couler les leurs. Et moi je sanglotais si fort que j’en perdais le souffle. Je n’avais que quatorze ans, j’étais encore une enfant, quitter le palais de mon enfance à tout jamais, constituait vraiment une épreuve de taille. Mes frères se montraient plus sobres, les garçons ont le cœur plus dur, n’est-ce pas ? Quand mon carrosse a quitté l’enceinte du château, j’ai été bouleversée de voir tout le peuple de ma bonne ville se pressant sur mon passage pour me dire adieu. Je n’ai pu m’empêcher à nouveau de verser des larmes. Tout cela était-il réel ? Etais-je bien là, dans cette voiture, partant pour toujours ? Etait-il normal que je quittasse pour toujours ma famille, ma maison et tous ces gens qui me jetaient des fleurs et des bonbons parce qu’ils m’aimaient… J’avais l’impression d’être dans un mauvais rêve ; je me remémorais cette courte cérémonie de mariage par procuration pendant laquelle j’ai lié ma vie à tout jamais à un homme que je n’avais jamais vu, par l’intermédiaire d’un autre que je ne connaissais pas davantage. On était bien loin des histoires d’amour que j’avais lues, en cachette de Maman, dans des livres de la bibliothèque et des conversations que nous avions à ce sujet avec mes sœurs et nos amies. On nous interdisait d’ailleurs de lire ces romans parce que justement ils ne reflétaient pas la réalité et donnait aux jeunes filles des idées tout à fait erronées. Mais j’avais soudain l’impression d’être un petit oiseau innocent qu’on allait mettre dans les mains d’un prédateur. Pourquoi n’avais-je à décider de rien ? N’était-ce pas ridicule ? Etait-ce un cauchemar ? Allais-je me réveiller bientôt dans ma salle d’études, assoupie sur mon devoir, et grondée par Madame ma gouvernante ? Oui, j’aurais tant voulu que tout cela ne fût qu’un mauvais rêve… Malgré l’excitation de découvrir ce beau pays et la perspective de vivre bientôt parmi les gens les plus beaux et les plus intelligents du monde, je me sentais comme un bébé arraché à sa mère.
Nous avons voyagé pendant trois semaines. C’était épuisant, pluie, chaleur, poussière, froid, rien ne nous fut épargné. Je sentais mes os tout brisés par les cahots de la route et m’en plaignais amèrement, tandis que mes dames, certainement instruites des multiples conseils de ma mère, me faisaient remarquer qu’une princesse ne devait jamais se plaindre. Mon dieu, à quoi servait-il donc d’être une princesse ? Les bergères dans les champs étaient sans doute plus libres que moi.
Nous sommes enfin arrivés à l’Ile aux Epis, ce drôle de petit territoire partagé entre Saint-Empire et France, une île minuscule au milieu du Rhin. J’ai dû y laisser tous mes vêtements, et endosser ceux qu’on avait préparés à mon intention, fort jolis je ne puis m’en plaindre, mais aussi tous mes objets, mes livres, mes brosses. Je ne devais plus garder aucune trace de mon passé et je devenais ainsi symboliquement française. Je pleurai tant qu’on décida finalement de me laisser mon petit chien. Et puis j’étais déçue : j’espérais fort que mon nouveau statut m’autoriserait rapidement à porter des toilettes plus luxueuses, car je jugeais fort simples pour la dauphine que j’étais désormais celles que l’on m’avait remises. On me présenta mes nouvelles dames de compagnie, des Françaises naturellement, et je dus me séparer de mes compatriotes. Bien qu’à mon sens elles n’eussent pas toujours été très gentilles avec moi au cours de ce voyage difficile, je les embrassai, les joues baignées de larmes. Plus rien ne me restait de mon pays natal à part mon petit chien et cette langue allemande que je parlais encore dans ma tête.
J’entrai à Strasbourg, une ville imposante qui, il n’y avait pas si longtemps, appartenait encore au Saint-Empire. J’y retrouvais bien des détails qui me rappelaient encore nos villages, mais les Français avaient déjà mis leur empreinte sur la ville et de nombreux immeubles très récents se dressaient dans le goût français, un style particulier, assez loin des influences italiennes que nous aimions, évoquant plutôt la classique Antiquité.
Partout on me complimentait en allemand, et je déclarai fièrement que j’étais désormais française et qu’il fallait me parler en français. Je fus encore plus applaudie et cela m’alla droit au cœur. Les Français m’aimaient donc ? Déjà ?
J’ai été reçue avec un grand apparat par le cardinal de Rohan, puis par des jeunes femmes de la meilleure noblesse, très richement vêtues, et je pus admirer pour la première fois la grâce des Françaises, minces, souples, coiffées et habillées avec originalité mais d’un goût parfait ; certaines portaient un peu de poudre sur les joues et du rouge sur les lèvres, ainsi que du parfum. Ma mère aurait détesté cela mais quant à moi j’en fus enchantée et me fis la promesse à moi-même d’essayer ces enjolivements au plus vite.
Le soir on m’invita au théâtre. J’étais réellement traitée comme une reine que je n’étais pas encore. Mais on savait me montrer que je le serai un jour et qu’en attendant j’étais un personnage très important. Pour la toute jeune femme que j’étais, c’était vertigineux : à la fois tellement flatteur, mais aussi quelque peu effrayant. Serai-je à la hauteur de ce qu’on espérait de moi ? Ma mère m’avais tellement mise en garde, tellement submergée de conseils… il me semblait maintenant que j’avais tout oublié ; mais ce n’était qu’une impression, les précieux enseignements s’étaient bien imprimés en moi, et tout en restant naturelle, je montrais que j’étais une jeune personne très bien élevée et qui saurait se montrer digne de l’honneur qu’on lui avait fait en la choisissant pour épouse du dauphin, et future reine de France.
Le lendemain nous quittâmes Strasbourg en direction de Nancy, lieu de naissance de mon père et capitale ancestrale de sa famille ; le duché était devenu français seulement quatre ans auparavant et je ne savais si je devais en paraître réjouie ou non. Ma mère m’a conseillée d’être prudente et j’ai répondu aux questions que l’on me posait sans jamais émettre un quelconque avis personnel. Par contre je me suis longuement recueillie en l'église des Cordeliers, devant les tombeaux de mes ancêtres paternels.
La route a repris. Cela faisait des semaines, le voyage s’éternisait… il me tardait d’arriver, de pouvoir me reposer, de dormir chaque soir dans le même lit, de contempler le même jardin et, surtout, de pouvoir me promener à ma guise. J’avais très envie aussi de rencontrer mon mari. On m’avait bien sûr montré son portrait mais rien ne valait la réalité. Sur la toile, il avait de bons yeux et un visage tranquille ; j’avais hâte de vérifier que ce regard du peintre n’était pas trompeur.
Bar-le-Duc, Châlons-sur-Marne, Soissons… les unes après les autres, toutes ces villes françaises commençaient à s’avérer bien différentes de celles de mon pays. Les pierres avec lesquelles elles étaient construites, les toits qui n’avaient pas la même forme, les églises et leurs drôles de clochers pointus, les couleurs, les jardins… j’observais tout avec minutie.
Sur la route, les habitants des campagnes abandonnaient leurs travaux pour me saluer, je m’en trouvais très touchée. On me lançait souvent des fleurs et de jolies jeunes filles venaient m’offrir des bouquets dans chaque village que nous traversions. Je souriais, je remerciais, je posais quelques questions, et l’on me répondait avec simplicité, en faisant des révérences. Comme ils étaient gentils et sympathiques ! J’étais étonnée de constater à quel point ce peuple m’attendait, et comme il semblait déjà aimer leur futur roi. Derrière ma voiture qui s’éloignait, j’entendais des cris : « Vive la dauphine ! Vive le dauphin ! » La France m’accueillait avec des trésors de bienveillance et je me jurais de les rendre heureux. N’est-ce pas le travail du roi et de la reine ?
Plus nous approchions de Paris, plus la foule encombrait le chemin. La voiture devait progresser lentement ; je relevai les stores et penchai ma tête pour envoyer des baisers et des salutations à tous. Je ne comprenais pas encore tout à fait tout ce que l’on me disait, mais je m’efforçais de répondre à chacun, en ne faisant pas de faute. J’entendais quelques commentaires : « Elle est charmante ! Son accent est adorable ! ». Un accent ! Oh, il me faudra le perdre si je veux satisfaire le roi, mon mari et mon pays d’adoption.
Le 14 mai, près de Compiègne, j’ai rencontré le premier ministre, le duc de Choiseul, venu au-devant de moi pour m’emmener vers mon époux. Mon cœur battait à tout rompre. Allais-je lui plaire ? Allait-il me plaire à moi ? Guidée par le duc, je m’avançais avec grâce vers la silhouette qui m’attendait. Il baissait les yeux, n’osait me regarder, et lorsque je fus près de lui, il s’est mis à rougir lorsque je lui fis les compliments d’usage. C’était tout à fait charmant. Nous étions jeunes tous les deux, nous allions continuer de grandir ensemble ; il est plutôt timide, je saurai le faire rire et lui m’assagiras peut-être un peu ! Il me plut beaucoup, j’étais très contente de mon mari, vraiment. J’ai tout de suite aimé ses grands yeux bleus et ce regard si doux, le même que sur le portrait, cet homme-là était sûrement très gentil. Voilà. L’essentiel était fait.
J’avais hâte maintenant de voir Versailles où allait être célébré notre mariage, cette fois en présence des deux protagonistes et de toute la famille royale.
Je crois que je suis tombée amoureuse de cet immense château, bien plus magnifique encore que tout ce que l’on avait pu me dire. A la fois sobre et magnifique (quel paradoxe), sa pierre brute, et non peinte comme il est d’usage à Vienne, son absence de toits, toutes ces fenêtres, toutes ces statues, une véritable splendeur ! Je n’aurai pas assez de ma vie entière pour en découvrir toutes les merveilles, depuis les façades, jusqu’aux innombrables pièces, décorées avec un charme inouï, et les parcs éblouissants et sans fin, dont je n’ai eu pour l’instant qu’un aperçu, n’ayant pas encore eu le temps de m’aventurer plus loin que les abords immédiats.
J’allais tellement aimer Versailles ! Je pensais à ma chère maman et je la remerciais d’avoir conclu ce mariage pour moi. Je ne pouvais rêver mieux que cet homme si tranquille, cette demeure incroyablement belle et tous ces gens aux vêtements somptueux, qui me couvraient de compliments.
Le 16 mai, notre mariage a enfin été prononcé solennellement.
Le roi m’a dit que dorénavant on ne m’appellerait plus Maria-Antonia, mais Marie-Antoinette.
Me voici française.