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Le cabinet de lecture d'Alice

UNE PETITE FILLE MODELE

J'ai inventé une autre fin (et prolongation) au conte "La petite fille aux allumettes" d'Andersen...

Londres, 24 décembre 1845, 18h30. La nuit était tombée, les réverbères allumés. Dans le joli quartier de Notting Hill, les derniers acheteurs s’affairaient encore chez quelques commerçants. Un méchant vent du nord soufflait sur la capitale et de gros et abondants flocons de neige, sans discontinuer, fouettaient les visages, les vitrines, les calèches, avant de tomber sur les toits, sur les arbres, sur les sols, formant un épais manteau d’hermine moelleuse. Les décorations de Noël étincelaient partout, des couronnes en branches de houx, de gui, ornées de boules rouges scintillantes, de nœuds de satin, d’angelots dorés, des guirlandes chatoyantes et des petits sapins tout enjolivés dans les vitrines, des bougies sur les perrons et les rebords des fenêtres, dont les vitres laissaient fuser la lumière hors des maison, ces milliers de petits carrés éclatants donnant à la ville un aspect féerique. On pouvait souvent apercevoir le traditionnel arbre de Noël, tout vibrant d’ornements brillants de mille feux, qui trônait dans chaque pièce principale.
Vous rappelez-vous cette petite fille ? Pauvre parmi les pauvres. Elle avait tenté toute la journée de vendre de pauvres allumettes dont personne ne voulait, car les gens avaient désormais pris l’habitude de les acheter chez leurs commerçants habituels. Elle songeait à son père qui allait la fouetter si elle rentrait sans quelques sous en poche. Personne ne la regardait, personne ne la voyait, personne n’avait besoin de ces ridicules allumettes, tous couraient pour leurs derniers achats de cadeaux enrubannés, de mets raffinés, de bouteilles de vin venant de France.
Cette petite fille s’appelait Séraphine.
19h00 sonnèrent à la vieille horloge du coin de la rue. Les boutiques fermèrent leurs volets, des « Joyeux Noël ! » retentissaient partout dans les rues, et les clients pressés rentraient chez eux en souriant, imaginant la merveilleuse fête familiale qui s’annonçait, la joie des enfants ouvrant leurs paquets, la douce chaleur du foyer, les belles flammes dans la cheminée, et la messe de minuit qui réchauffait les cœurs au milieu de l’hiver. Séraphine sut que tout était perdu, la rue serait bientôt vide et elle ne voulait pas rentrer chez elle, malgré le froid, malgré la faim. Dans la vieille masure où elle habitait avec ses parents, un horrible bouge, sale, puant, crevé aux quatre vents, où il faisait presque aussi froid que dans la rue, elle retrouverait comme tous les soirs sa mère ivre morte et son père, dans le même état, mais ayant gardé suffisamment d’énergie pour les frapper toutes les deux à tour de rôle.
Séraphine avait envie de mourir, comme sa grand-mère un an auparavant. Elle seule se montrait gentille avec elle. Elle ne la traitait pas sans cesse de bonne à rien, de saleté, de bouche à nourrir insatiable et ingrate, de petite fainéante, de fripouille, de petite catin. Elle l’appelait au contraire son sucre d’orge, son petit cœur, son oiseau du paradis. Le paradis. Sa grand-mère lui expliquait en détails la magie de ce beau royaume, là-haut, qui appartenait au Bon Dieu et que l’on gagnait après la mort. Ses parents ricanaient, de leur bouche édentée, et lui disaient qu’il n’existait que dans les rêves de cette « vieille bique », comme l’appelait son père. Mais quelquefois sa grand-mère l’emmenait avec elle à l’église, là où habite le Bon Dieu sur la terre, au milieu de toutes ces innombrables bougies et leurs lumières tremblotantes, ces vitraux merveilleux aux couleurs chatoyantes et ces musiques et ces chants que l’on aurait dit exécutés par une assemblée de fées, elle sentait une paix immense l’envahir et tous ces gens pleins de ferveur l’incitaient à penser que son père peut-être avait tort. Sa grand-mère lui racontait encore et encore ce grand royaume, encore plus majestueux que les églises, où tous seraient égaux, tous seraient heureux à jamais, et auxquels tous auraient accès après la mort, même les plus petits et les plus misérables. Un monde extraordinaire. Mais Séraphine ne comprenait pas très bien pourquoi les riches y auraient droit aussi, à ce paradis, puisqu’ils avaient déjà toutes ces choses fantastiques ici à Londres : des belles maisons avec un toit, des fenêtres et une belle cheminée, des lits et des vêtements tout propres, de quoi manger, plusieurs fois par jour, des livres, des jouets, des chevaux pour tirer la calèche familiale… des maris beaux comme des princes, des enfants jolis comme des anges. Pourquoi auraient-ils besoin de connaître le paradis, ils y étaient déjà ? Sa grand-mère avait rejoint le paradis maintenant ; était-il aussi grandiose que ce qu’elle en disait ? Pas un message ne lui venait. Elle l’avait laissée toute seule en enfer.
Séraphine se recroquevilla par terre, dans la neige, contre le perron d’une maison, doté de chaque côté d’un pot contenant un arbrisseau toujours vert, malgré la saison. Le froid la transperçait, ses doigts étaient tout bleus, et elle ne sentait plus son nez. Peut-être allait-il geler et tomber comme lui disait souvent son père pour lui faire peur. Elle essaya d’allumer une allumette, pour se réchauffer le bout des doigts, mais un coup de vent l’éteignit tout de suite. Elle en frotta une seconde qui brilla quelques secondes. Elle s’apprêtait à frotter la troisième lorsque la fenêtre au-dessus d’elle s’ouvrit. Une voix s’écria :
- Madame ! Madame ! C’est pas Dieu possible ! Regardez donc cette pauvre petite là, à moitié gelée. Il me semblait avoir entendu du bruit.
Une deuxième voix, plus jeune, s’exclama à son tour :
- Oh ! Il faut la faire rentrer au chaud tout de suite. Nous allons lui donner du linge sec et de quoi manger. Vite vite, Annie, allez la chercher. Eliza, Paul, apportez-nous des couvertures !
La fenêtre se referma mais derrière les vitres, deux petits visages souriants apparurent.
La porte d’entrée s’ouvrit et une grosse dame habillée de noir, avec un joli tablier blanc et une charmante coiffe bien propre descendit les marches et vint aider la petite fille à se relever, à monter puis à entrer dans la maison. Elle se sentait si faible que l’épreuve lui fit battre le cœur. A l’intérieur, une jeune femme, sans doute la maîtresse des lieux, ne put réprimer une petite grimace de dégoût quand Séraphine s’approcha d’elle et l’enfant se rappela que les gens riches se lavent tous les jours et sentent la rose ou la lavande. Sa grand-mère lui avait parlé de ces fleurs, et de tant d’autres. Des roses, on en trouvait souvent l’été au pied des maisons ou dans le jardin du révérend où elles poussaient à profusion, et Séraphine aimait y enfouir son nez pour s’enivrer de leur odeur, mais la lavande poussait là où il fait chaud, elle n’en avait jamais vu autrement que dans des petits sachets, dans la vitrine d’un commerçant qui les faisait venir de France, disait-on.
« Madame » était une très jolie femme, bien habillée, bien coiffée, droite et élégante, comme celles que Séraphine voyait dans les rues, marchant d’un pas décidé, balayant le sol de leurs longues jupes, qui laissaient parfois entrevoir un petit bout de bottine, bavardant avec leurs amies ou leur mari, parfois accompagnées d’enfants. Madame portait une belle robe bleue qui s’étalait tout autour de sa taille, dans une matière douce et brillante qu’on avait irrésistiblement envie de toucher. Ses cheveux roux s’enroulaient, en nattes serrées autour de ses oreilles, puis formaient un chignon, dans lequel elle avait piqué une fleur blanche. De la dentelle blanche très fine et ouvragée entourait son cou et ses poignets et un joli petit crucifix d’or se balançait sur sa poitrine. Ses mains semblaient si douces et si blanches… Séraphine n’avait jamais vu des mains aussi gracieuses, car les dames du dehors portaient toujours des gants, même l’été. Et elle portait des bagues. Comme les princesses. Les mains de sa mère ou de sa grand-mère, et de toutes leurs voisines, étaient rouges, rêches, enflées. Séraphine voyait parfois le portrait de la reine dans les journaux à vendre chez le marchand. Elle n’en croyait pas ses yeux, qu’il existât des dames aussi belles, mais elle n’avait jamais le loisir de la contempler longuement car le patron la chassait avec son balai. Cette dame chez qui elle se trouvait aujourd’hui était encore plus jolie que la reine. Et cette maison ! Comme c’était beau, comme on s’y sentait bien ! Et ces odeurs délicieuses… de la volaille, dirait-on, comme chez le rôtisseur, dont elle rêvait depuis toujours qu’il lui offrît un petit morceau de poulet doré, et puis des choses sucrées sans doute, des gâteaux peut-être, elle avait respiré ces mêmes effluves exquises près de la boutique du pâtissier ! Une chaleur douce l’enveloppait, elle avait l’impression d’être lovée dans un petit nuage tout douillet, où rien ne pourrait plus jamais lui arriver de malheureux, comme elle se plaisait à se l’imaginer l’été lorsqu’elle n’avait rien d’autre à faire que de les regarder passer, légers, petits coussins confortables qui la mèneraient vers un royaume enchanté. La grande pièce où on la conduisit était tapissées de panneaux de bois à mi-hauteur et de papier fleuri au-dessus. Divers cadres couvraient les murs de paysages et de portraits variés. Des meubles de toutes sortes, de toutes formes, des grands et des petits, dont elle se demandait l’usage, elle qui n’en avait jamais vus chez ses parents, en beau bois foncé, brillant, s’appuyaient contre le lambris, séparés ici ou là par de grandes plantes vertes, elle n’aurait jamais pensé qu’on pût avoir des plantes dans les maisons... C’était une bien curieuse idée, mais il fallait avouer qu’elles donnaient encore plus de charme à la pièce. Au milieu trônait une immense table dressée pour le repas, avec une vaisselle si belle, si belle… même la reine n’en devait pas posséder de semblable. Dans un coin, un immense sapin décoré en abondance de petits objets colorés, comme dans les magasins, abritait sous ses branches inférieures des paquets cadeaux de toutes les tailles. Dans la cheminée de grosses bûches flambaient, le bois craquait, et la chaleur lui faisait déjà rougir les joues. On l’avait assise là, auprès du feu, vers lequel elle tendait ses mains gelées qui la picotaient au fur et à mesure que la chaleur se diffusait dans son corps. Peu à peu, elle repoussa les couvertures.
Outre la bonne, Annie, Madame, deux enfants, un garçon et une fille, la petite assemblée qui l’observait avec curiosité comptait aussi un joli monsieur, le mari de la belle dame et le papa des enfants, et quatre vieilles personnes, les grands-parents. La famille accueillait également un petit chien jaune aux poils hirsutes, nommé Titus, qui jappait sans discontinuer, et un chat noir, Morphée, qui regarda tout ce petit monde bruyant d’un air hautain et disparut rapidement.
L’une des deux vieilles dames, que les enfants appelaient Bonne-Maman, s’écarta de Séraphine, à peine s’en fût-elle approchée :
- Hum, fit elle en rajustant ses lunettes, cette enfant sent horriblement mauvais. Ma chère, il faut la laver tout de suite.
- Un peu de patience, Bonne-Maman, laissons-la se réchauffer gentiment, puis nous lui donnerons un peu de bouillon et ensuite Annie l’emmènera prendre un bain et lui donnera des vêtements propres et secs. D’où viens-tu, ma petite, es-tu perdue ? Quand que tu te sentiras mieux, nous te raccompagneront chez tes parents.
Oh non, surtout pas ! Elle ne voulait pas qu’on la renvoyât chez ses parents ! Jamais !
- J’ai pas de parents, s’écria-t-elle, les yeux écarquillés d’effroi.
- Mais… que fais-tu toute seule dehors par une nuit aussi froide ? Habites-tu dans un orphelinat ? Te serais-tu échappée ? Pourquoi donc ?
Séraphine ne savait pas ce qu’était un orphelinat.
- Non, non, je vis seule, dans la rue. C’est comme ça. Je suis une pauvre. Je vends des allumettes et quelquefois je mange un croûton de pain.
- Mais qui te les donne, ces allumettes, pour les vendre ?
- C’est un vieux bonhomme qui habite très loin d’ici. Il me permet de dormir sous son appentis. En échange, je dois vendre ses allumettes et lui rapporter les sous.
Annie joignit ses mains et leva les yeux au Ciel.
- Oh Seigneur ! La pauvre enfant !
- Et comment t’appelles-tu, mon ange, demanda l’autre grand-mère, qui s’appelait Grand-Maman
- Je m’appelle Séraphine.
- Oh quel joli prénom ! Tu dois être bénie du Seigneur avec un prénom aussi merveilleux. C’est lui qui t’a conduite dans cette maison.
Annie apporta de la soupe chaude à Séraphine et tandis qu’elle l’avalait, en faisant beaucoup de bruit, ce qui fit rire les enfants, Madame Harper, c’était le nom de la maîtresse de maison, discutait avec son mari, ses parents et ses beaux-parents. Paul et Eliza touchaient les vêtements de Séraphine du bout des doigts, comme pour s’assurer qu’une telle crasse existait bel et bien, ou tiraient ses cheveux pour essayer de voir de quelle couleur ils étaient car la saleté et la graisse les enrobaient et on n’y voyait rien. Séraphine leur tira la langue et ils éclatèrent de rire.
- Ah petits chenapans, s’écria Annie. Voulez-vous bien la laisser tranquille ! Vous devez être très gentils avec cette mignonne. Elle n’a pas eu la chance de naître dans une belle famille comme la vôtre.
Annie l’emmena ensuite prendre un bain chaud et lui donna des vêtements appartenant à Eliza, devenus trop petits. On les gardait pour les confier au révérend, qui les distribuait à sa convenance aux familles pauvres. Eliza en effet avait deux ans de plus que Séraphine et les tenues s’adaptaient parfaitement à sa silhouette. Lavée, vêtue correctement, Séraphine suivit Annie dans la grande salle à manger où la famille avait pris place et entamait le repas. Elle s’avançait avec raideur, car elle n’avait pas l’habitude du contact de ces nombreuses étoffes, bien coupées, ajustées, contre sa peau nue, débarrassée de sa protection de saleté.
- Voyez qui vient là, s’écria Madame Harper. Mais elle est ravissante !
Séraphine se sentit scrutée par huit paires d’yeux qui semblaient confirmer le jugement de Madame Harper.
- Ses cheveux sont blonds ! s’exclama Paul.
- J’ai eu un peu de mal à les démêler, avoua Annie, fière cependant du travail accompli.
- Elle a pris mes vêtements ! grogna Eliza.
- Voyons, chérie, ils sont trop petits pour toi ! Vois comme ils lui vont bien. Tu fais œuvre charitable en lui donnant. Séraphine, tu es très jolie. Viens approche-toi. Assieds-toi près des enfants. Ce soir c’est Noël, nous allons tous partager ce repas. Jésus nous offre le plus beau des cadeaux cette année, une petite fille à choyer. Remercions-le. Annie… hum… voulez-vous… récupérer Chrissy et l’emballer… vous voyez ce que je veux dire…
Chrissy était une vieille poupée abandonnée par Eliza qui allait bientôt faire le bonheur de la petite Séraphine, qui n’en avait jamais eue de toute sa vie.
Toutes ces émotions, toutes ces lumières étincelantes, le bruit des voix, les rires, le poids de son petit estomac qui n’était pas habitué à pareil traitement, eurent raison de Séraphine bien avant l’heure de la messe de minuit. Madame Harper demanda à Annie d’aller la coucher dans la chambre d’ami.
Ils se rendirent tous à l’Eglise où ils remercièrent le Bon Dieu de leur avoir confié cette belle mission : une troisième enfant à chérir. Car il ne faisait aucun doute pour eux que s’il était avéré qu’Séraphine n’avait aucune famille, ils l’adopteraient officiellement.
Le lendemain matin, Séraphine se réveilla dans ses draps frais et blancs, tenant entre ses bras un gros oreiller dodu, confortable et qui dégageait la bonne odeur du linge propre. Elle regarda autour d’elle, la chambre était simple et un peu impersonnelle, car elle ne servait que pour les séjours de la jeune sœur de Madame Harper, mais pour Séraphine dormir seule dans un lieu à elle propre et exquis constituait à ce jour l’événement le plus incroyable de sa vie. Chez elle, elle se couchait à même le sol, dans un coin de ce qui faisait office de cuisine. Annie frappa à la porte, qu’elle entrebailla et son visage apparut dans l’ouverture.
- Ah, tu es réveillée ! Enfile ce peignoir et viens vite. Tu as une surprise pour le petit déjeuner.
En bas, la table, nettoyée et rafraîchie d’une nouvelle nappe, beaucoup plus sobre que la veille, mais délicatement brodée, offrait toutes sortes de nouvelles bonnes choses qui lui faisaient déjà envie : du thé, du lait, du pain, du beurre, de la confiture, de la brioche, des scones et le reste du Christmas Pudding.
Madame Harper, déjà tout apprêtée pour la journée la prit dans ses bras pour l’embrasser, Monsieur Harper lui adressa un bon sourire et les enfants levèrent vaguement les yeux au-dessus de leur bol. Au pied du sapin, il n’y avait plus qu’un seul paquet, emballé de papier rouge, et décoré d’un beau ruban vert.
- C’est pour toi, Séraphine, ton cadeau de Noël ! s’écria joyeusement Madame Harper.
- Tu parles, c’est cette vieille Chrissy dont je ne voulais plus… marmonna Eliza.
- Méchante petite, veux-tu bien te taire. Te rends-tu compte que cette petite fille n’a probablement jamais eu de poupée.
- Oh ! s’exclama Séraphine en découvrant Chrissy. Comme elle est belle ! Est-elle vraiment pour moi ? Pour moi toute seule ?
Et elle la serra contre son cœur, en la balançant comme un nouveau-né.
- Et on dit merci… marmonna de nouveau Eliza.
Son père lui mit une petite tape sur les doigts.
- Crois-tu jeune fille que cette pauvre petite Séraphine a eu des cours et des leçons de politesse comme toi ? Nous lui apprendront toutes les règles de bienséance au fur et à mesure.
Les règles ? se demanda Séraphine. Quelles règles ? De quoi pouvaient-ils bien parler ?
- Viens manger quelque chose, Séraphine. Assieds-toi près de moi, pose ta poupée sur la chaise à côté, s’il te plait. On ne met pas de choses personnelles sur la table. Nous devons parler sérieusement maintenant, car selon les réponses que tu vas nous faire, nous prendrons des décisions qui seront très importantes pour toi, ton avenir, mais aussi pour nous et notre famille. Tu comprends ?
Séraphine voulait bien comprendre n’importe quoi du moment qu’Annie lui donnât un second scone avec du beurre fondu et que personne ne touchât à sa poupée.
- Tu nous as dit hier que tu étais orpheline.
- Oui.
- Tu n’as pas des grands-parents, un oncle, une tante, des cousins ?
- Non. Je ne connais personne.
- Mais comment as-tu pu vivre toute seule, dans la rue ? Depuis quand n’as-tu plus personne pour s’occuper de toi ?
- Je ne sais pas. Je ne me souviens que de ce voisin, je vous l’ai dit, qui me permet de dormir sous son abri.
- Personne d’autre ne te connaît ? Personne ne te réclamera si nous faisons une demande d’adoption ?
Séraphine pensa alors à son père. Bien sûr qu’il allait la chercher… elle était la seule de la maison capable de rapporter quelques pièces à la maison ou de voler un pain pour faire manger la famille. Il allait faire des histoires, il allait leur demander de l’argent… Mieux valait dire la vérité pour qu’ils puissent prendre les bonnes décisions. Elle ne voulait pas les envoyer en prison. Ce ne serait pas… comment disaient-ils… charitable.
- En fait… J’ai menti. J’ai des parents.
- Ce n’est pas bien de mentir, Séraphine ! s’écria Madame Harper.
- Ah ? Pourquoi ?
- Le Bon Dieu ne le veut pas. Nous ne devons pas tromper les autres ; le mensonge peut avoir de graves conséquences, qui bouleversent la vie de ceux qui en sont les victimes et parfois aussi de celui qui en est l’auteur. Dire la vérité est beaucoup plus simple. Tout le monde sait à quoi s’en tenir et peut avancer sans trébucher. Tu vois, nous étions prêts à lancer une procédure d’adoption… et si tu t’étais enfermée dans ton mensonge, imagine un peu les complications pour tout le monde. Et comme c’est irrespectueux vis-à-vis de tes parents ! Les pauvres ! Ils doivent être très inquiets !
- Oh pas de danger ! A l’heure qu’il est, ils doivent ronfler comme des cochons. Ils sont soûls toute la journée, ils mettront des jours à se rendre compte que je ne suis plus là.
- Mais quel chagrin ils éprouveront alors ! Il faut que tu retournes chez toi, Séraphine. Nous t’aiderons, tu iras à l’école, mais tu dois rentrer chez toi.
- Certainement pas ! Jamais ! Je reste ici ! Mes parents, je les déteste. Ils ne m’aiment pas, ils me battent tout le temps. Ma mère me mord, et elle cela la fait rire. Mon père n’a jamais de travail, il dit que c’est trop fatiguant. Quelquefois des commerçant lui donnent des allumettes, ou bien des petits bouquets de fleurs, ou d’autres objets à vendre dans les rues. Mais la plupart du temps, il les donne à ma mère et à moi pour que nous fassions le travail.
- Gagnez-vous ainsi un peu d’argent ?
- Oh non, presque rien ! Les gens ne veulent même pas s’approcher de nous. Ils disent que nous sommes sales, que nous sentons mauvais, et d’ailleurs, le panier d’allumettes que j’avais hier était le dernier, personne ne veut plus rien nous confier. Heureusement, je suis bonne voleuse. Je rapporte toujours à manger et des bouteilles de vin.
- Mon Dieu, soupira Madame Harper.
- Et que fait-on père ?
- Il dort toute la journée, car il passe ses nuits à boire à la taverne ou chez des amis.
- Et ta mère qu’en dit-elle ?
Séraphine éclata de rire.
- Oh ma mère… elle est encore plus soûle que lui ! Elle emporte deux bouteilles tous les matins qu’elle pique dans leur réserve – des bouteilles volées le plus souvent-, elle les cache sous son jupon, et l’après-midi, elle s’endort dans un coin et me donne son panier d’allumettes. Le soir quand on rentre, mon père nous frappe. Ensuite il part, et nous on dort parce qu’on est bien fatigué de notre journée.
Monsieur et Madame Harper se regardèrent, l’air profondément malheureux.
- Mais… que mangez-vous ?
- Du pain, des fruits, que je vole. La viande, on n’aurait rien pour la faire cuire. Le plus difficile, c’est pour les bouteilles de vin, car les commerçants les surveillent de près. Mais je cours vite !
Madame Harper fit un signe de croix.
- Mais si tu as toujours tes parents, Séraphine… nous ne pouvons vraiment rien faire. Il faut que tu retournes là-bas ! Rassure-toi, nous vous aiderons matériellement.
- Oh non, adoptez-moi, je vous en supplie, adoptez-moi ! Ma grand-mère disait qu’il aurait mieux valu qu’on m’abandonne à la naissance et que je sois élevé par des personnes gentilles comme vous. Si vous venez pour nous donner de l’argent, mon père s’arrangera pour vous en demander toujours plus. Il pourrait bien vous tuer même, si vous lui opposez la moindre résistance. Même quand il est soûl, il reste malin, très méchant et il est fort.
- Mais on n’adopte pas les enfants qui ont des parents, Séraphine, dit Monsieur Harper… A moins que…
Il alluma sa pipe, regarda sa femme et continua :
- Nous pouvons aller leur parler. Peut-être seraient-ils d’accord pour que tu vives ici, que tu aies une éducation, et nous leur verserions en plus une petite pension pour qu’ils vivent décemment. Et ils viendront te voir.
- Je ne veux plus les voir, jamais ! Et vous feriez mieux de vous tenir éloignés d’eux, ils vous voleront tout votre argent, je vous dis.
- Nous verrons cela. Mais es-tu d’accord sur le reste de la proposition ?
« Le reste de la proposition ». Ils avaient une manière étrange de parler, parfois, mais Séraphine trouvait cela plutôt amusant et se promit d’ailleurs qu’elle allait désormais les imiter et devenir une jeune fille aussi accomplie qu’Eliza. Pour avancer dans la société, dans le monde, pour être riche à son tour et profiter de tout, le plus vite possible.
- Je suppose… dit Madame Harper, que tu n’as jamais mis les pieds à l’école ?
- Non. Mon père dit que ça ne sert à rien pour nous autres, les pauvres. Et qu’il faut avoir de belles nippes, sinon ils ne vous prennent même pas, à l’école.
- Bien sûr, bien sûr…
Sur les indications de Séraphine, Monsieur Harper se rendit le soir-même dans le taudis où vivaient ses parents. Il dut les réveiller car ils ronflaient tous les deux bruyamment. Surpris de voir ce beau monsieur devant eux, ils se demandèrent soudain si ce n’était pas la police et sortirent brusquement de leur torpeur.
- On n’a rien fait !
- Je viens vous parler de votre fille, Séraphine.
- Oh ! Qu’est-ce qu’elle a encore fait celle-là ? grommela le père. Elle n’est même pas rentrée de la nuit ! Une sale petite traînée, comme sa mère.
La mère en question lui mit un coup de poing dans l’épaule, qu’il avait bien musclée et qui ne le dérangea donc en rien.
L’insalubrité des lieux saisit Monsieur Harper. Des gens habitaient donc dans une telle misère. Comment était-ce possible ? Pourquoi ne travaillaient-ils pas ? Ou, autrement formulé, pourquoi ne leur donnait-on pas de travail ? Car que pouvait-on faire contre l’ignorance, la paresse, le destin, qui vous fait naître dans un lieu sordide, et non pas dans une jolie maison de Notting Hill ? Pourquoi la société ne s’occupait-elle pas davantage de ces sujets. Pourquoi les riches, les très riches, ne partageaient-ils pas leur savoir et leur argent ? Il était bien conscient que les œuvres de charité dont il s’occupait avec sa femme et d’autres personnes de la paroisse ne répondaient qu’à une infime partie des besoins immenses des nécessiteux. Peut-être Séraphine avait-elle été mise sur son chemin par Dieu pour qu’il eût l’occasion de faire beaucoup plus, à son modeste niveau.
- Votre fille Séraphine a failli mourir de froid hier soir, à notre porte. Nous l’avons recueillie, nous lui avons donné de quoi manger, puis des vêtements propres et convenables. Cette enfant a le droit d’avoir une vie meilleure et il faudrait qu’elle aille à l’école…
Le père éclata de rire.
- Une vie meilleure ? Quand vous autres les riches ne nous laissez aucune place…
- Justement, Monsieur. Je voulais vous proposer de me charger de l’éducation de votre fille. Nous la soignerons bien et nous en ferons une jeune femme instruite, avec tous les atouts pour avoir une vie agréable et distribuer à son tour ce qu’elle aura reçue.
- Une jeune femme instruite ? Ca sert à quoi une jeune femme instruite ? Et qui me vendra mes allumettes pendant ce temps ?
- Hum… j’ai cru comprendre qu’il ne vous en restait plus beaucoup.
- Justement. J’ai besoin de ma fille, moi, Monsieur, pour survivre. Nous sommes fatiguées, sa mère et moi. La petite, elle, elle sait y faire pour amadouer les vieux roublards qui nous donnent leur camelote à vendre. Et malgré notre épuisement, nous ne sommes pas trop de trois à travailler dur pour gagner une pitance insuffisante et infecte. Saletés de riches !
- Vous travaillez dur ? Mais je vous ai surpris en train de dormir…
- Ah ce sont des choses qui arrivent quand on est très fatigués, figurez-vous…
- Ecoutez. Je vous propose de vous verser une petite pension à vous et votre femme et…
- Combien ?
Ils convinrent d’une somme, acceptable par Monsieur Harper, sachant qu’elle servirait probablement à acheter certes du pain mais surtout du vin, et que ces deux-là étaient perdus à jamais pour la société, mais si c’était l’unique moyen d’obtenir la garde de Séraphine et de la sauver elle, il était prêt à tout. Tant mieux si ses parents pouvaient survivre ainsi à ne rien faire. Ils y perdraient de toute façon leur santé un jour ou l’autre. Mais au moins leur fille prendrait le droit chemin de la respectabilité, quelqu’un lui donnerait sa chance.
La mère ne disait plus rien. Les sommes qu’elle entendait énoncer lui faisaient déjà l’effet d’une pluie de sous d’or qui tombait sur la maison et la transformait en château royal. Ils allaient mener la grande vie, enfin, et ils n’auraient plus cette petite idiote de Séraphine sur le dos.
Ainsi se conclut cet étrange marché. Monsieur Harper rentra chez lui, non sans avoir laissé une grosse liasse de billets sur laquelle se précipitèrent les deux misérables.
Séraphine, qui ne quittait plus Chrissy, fut émue aux larmes en apprenant qu’elle allait désormais vivre dans cette si majestueuse maison, avec ces gens si beaux, si élégants, si comme il faut, et qu’elle irait même à l’école. Et plus tard, elle serait peut-être princesse.
- En fait, tu n’iras pas réellement à l’école, expliqua Madame Harper. Nos enfants ont des précepteurs, ils étudient à la maison. Ainsi chacun peut aller à son rythme. Sais-tu lire et écrire ?
- Non.
- C’est bien ce que je craignais. Je vais moi-même t’apprendre les bases, puis nous te mettrons avec Paul en t’aidant pour ce qui est encore trop difficile pour toi. Ensuite, nous verrons ce que cela donne, soit tu suivras Paul, soit tu suivras Eliza, soit nous recruterons un troisième précepteur. Je ne sais pas encore.
- Tu ne t’inquiète pas de tes parents ? s’enquit Monsieur Harper, qui s’étonnait que l’enfant ne lui eût pas demandé de nouvelles de ses proches.
- Cela m’est complètement égal. Vous avez vu leur tête ? Vous pensez vraiment que je pourrais avoir envie de retourner là-bas, vivre avec les rats et les araignées, et me faire taper dessus tous les jours ?
- Ah voilà Annie, dit Madame Harper. Nous allons aller toutes les trois dans ta chambre, celle où tu as dormi hier soir, et qui sera désormais définitivement la tienne. Nous allons la redécorer comme tu le souhaites, acheter quelques meubles, un nouveau dessus de lit, des rideaux, tu choisiras les étoffes, les couleurs… Nous allons également regarder les vieux vêtements d’Eliza, que j’avais mis de côté pour le révérend. Nous garderons ceux qui te conviennent, mais tu n’es pas obligée de tout prendre si tu n’aimes pas certains d’entre eux ; nous ferons ensuite le point sur ce qui te manque et nous irons te commander tout ce qu’il faut.
Séraphine, anciennement petite fille aux allumettes, devenait officieusement la troisième enfant de Monsieur et Madame Harper, riches bourgeois de Notting Hill.
Etat de fait que leurs enfants Eliza et Paul, auxquels personne n’avait demandé l’avis, n’appréciaient que modérément. Eliza surtout. Non qu’elle fût une enfant mauvaise ou jalouse. Elle était simplement un peu méfiante et n’avait jamais cru aux contes de fées. Et la façon dont Séraphine la fixait parfois étrangement du regard, comme si elle fût une rivale ou une ennemie, lui donnait des frissons. Il y avait là quelque chose de tout à fait inexplicable.
Et sans doute n’avait-elle pas tout à fait tort.
Séraphine s’habitua rapidement au rythme de la maison. Le matin, petit déjeuner, brin de toilette, habillage, coiffage des cheveux en boucles sages disciplinés par un ruban assorti à la robe, puis devoirs et leçons avec Monsieur Fisherman et Monsieur Taylor. Déjeuner. Courte promenade au parc avec Madame Harper, travail personnel selon les indications des précepteurs, thé, puis tandis que les enfants à tour de rôle lisait à haute voix la Bible ou des ouvrages choisis le dimanche par Monsieur Harper dans sa vaste bibliothèque, son épouse, Eliza et Séraphine se livraient à des ouvrages de broderie, de dessin, d’aquarelle ou de musique. Après le dîner en famille, on se retrouvait tous ensemble dans le salon en reprenant plus ou moins les mêmes activités. Monsieur et Madame Harper discutaient parfois entre eux, les enfants pouvaient jouer à leur convenance. Puis ils devaient aller se coucher, après avoir fait leur prière. Une fois par semaine, le samedi, bain obligatoire dans la grande baignoire de fer blanc. Une fois par semaine également, le révérend venait donner une leçon de catéchisme et s’efforçait de répondre aux questions que les enfants posaient. Celles de Séraphine étaient particulièrement redoutables et il lui arrivait de ne pas réussir à la persuader que tout ce qu’il racontait n’était que pure vérité, à respecter sans discussion. Le catéchisme remplaçait le travail de l’après-midi, et ainsi le brave homme pouvait ensuite prendre le thé avec Madame Harper et ses trois charmants enfants.
Le week-end, Monsieur Harper, qui dirigeait une banque, ne travaillait pas… On allait ensemble à l’office le matin, puis Monsieur et Madame Harper bavardaient quelques instants avec d’autres paroissiens, ou bien on rendait visite à quelque famille pauvre à qui l’on apportait un panier de victuailles. Le rôti du dimanche régalait toute la maisonnée, y compris Titus qui avait droit à de petits morceaux coupés dans son assiette. Ensuite, si le temps le permettait, on partait en calèche pour une longue promenade dans les grands parcs de Londres, ou l’on rendait visite à des proches, ou bien encore, on recevait ces mêmes proches. Les jours de pluies voyaient sortir des armoires les jeux de société, les dominos, les cartes à jouer, ou bien les dames sortaient leurs ouvrages, Paul dessinait et Monsieur Harper lisait des livres à haute voix pour l’instruction de tous. Séraphine adorait sa nouvelle existence, sa chambre fleurie et les jouets qui s’y accumulaient au fur et à mesure des visites des grands-parents. Elle se plaisait à entourer ses doigts de ses longues boucles désormais si belles et si soyeuses, à faire tournoyer ses robes et tabliers blancs autour d’elle, et elle descendait l’escalier en courant lorsque les précepteurs arrivaient, avide d’apprendre. Elle ne cessait jamais de poser des questions, passionnée par tous les disciplines, retenait tout ce qu’on lui disait et ses progrès rapides stupéfiaient ses précepteurs, admiratifs.
Pour Séraphine un monde parfait se développait chaque jour sous ses yeux et sous ses pas, mais pour la famille Harper, les choses se présentaient de façon un peu plus compliquée.
Car si la petite fille, après avoir rapidement maîtrisé l’écriture et la lecture, assimilait désormais avec ravissement tous les trésors et les secrets de l’histoire, de la géographie, des grands auteurs, des découvertes scientifiques, et que les calculs les plus sophistiqués la réjouissaient, lui inculquer des notions de politesse, de courtoisie, de gentillesse, de respect, relevait par contre du sacerdoce. Elle se comportait comme une petite princesse, mais uniquement avec les gens de l’extérieurs, amis, relations, ou simples rencontres, qui ne tarissaient pas d’éloge sur cette enfant si jolie, si intelligente, si bien élevée. Chez elle, ou doit-on dire chez les Harper, dès lors qu’aucun inconnu ne pouvait assister à ses agissements ou écouter ses propos, une sorte de démon intérieur prenait possession d’elle et elle renonçait absolument à respecter les codes qu’on lui enseignait et qu’elle savait pourtant si bien appliquer au dehors. On les lui répétait, dix fois, cent fois, on la reprenait, gentiment d’abord, fermement ensuite ; elle promettait de faire attention puis laissait échapper des petits « oh » amusés tout au long de la journée quand un gros mot sortait de sa bouche, ou qu’elle laissait sa soupe couler le long de son menton. Ce qui, pour une femme pragmatique comme Annie, ne laissait pas l’ombre d’un doute : elle le faisait exprès, puisqu’elle se comportait différemment dès lors qu’un étranger à la maison l’observait.
Monsieur et Madame Harper, eux, niaient cette évidence.
- Cela va venir, cela va venir, il ne faut pas se décourager… répétait Madame Harper. Cette pauvre enfant a entendu ce langage ordurier toute sa vie, il faut lui laisser du temps. Au moins réussit-elle à se contenir quand nous sortons, c’est très prometteur.
Eliza n’était pas dupe, elle non plus. Elle et Annie remarquèrent plus d’une fois les sourires perfides que Séraphine affichait dès qu’elle avait le dos tourné et que plus personne ne voyait son visage, du moins le pensait-elle. Elle ressemblait alors bien davantage à une enfant enchantée de la blague douteuse qu’elle venait de faire, plutôt qu’à une jeune repentie un peu honteuse.
Et le langage était loin d’être le seul domaine où Séraphine se plaisait à contrarier, voire offenser, son entourage. Elle se montrait très maladroite, par exemple. Tout lui tombait des mains, tout se fracassait au sol en mille morceaux. Elle fit ainsi disparaître la belle porcelaine de Madame, un trésor reçu lors de ses noces, mais aussi le service à thé, et les vases japonais exquis, offerts par son mari à l’occasion de leurs dix ans de mariage. Les poignées de porte lui restaient dans les mains, arrachées, cassées, les tapis conservaient désormais les taches des innombrables liquides et autres substances qu’elle répandait, car on ne parvenait plus à les frotter davantage sous peine de voir la trame apparaître, les beaux meubles d’acajou affichaient des rayures fort inesthétiques et Madame Harper sentait parfois les larmes lui venir aux yeux quand elle découvrait de nouvelles atteintes à tous ces objets qu’elle chérissait depuis longtemps et qu’il faudrait bientôt remplacer, sans être sûre de retrouver tout à fait les mêmes modèles, qu’elle avait autrefois choisis avec minutie et enthousiasme après son mariage.
- Oh que je suis maladroite, s’écriait Séraphine, en souriant d’un air contrit qui ne l’était pas, comme je suis désolée !
Annie fronçait ses sourcils et la grondait :
- Mademoiselle Séraphine, vous n’êtes pas maladroite. Monsieur et Madame Harper vous accordent toujours le bénéfice du doute, pas moi. J’écoute un peu moins les beaux discours du révérend et je ne vois pas dans chacun un double de Jésus-Christ, loin de là. Je crois bien, moi, que cela vous amuse de tout détruire dans cette maison. Et je ne comprends pas ce que vous cherchez… Quel intérêt avez-vous donc à tout casser, à tout briser, ce qui vous est offert en partage de si bon cœur ?
- Et de quoi vous mêlez-vous, Annie ? Retournez donc à votre office.
- C’est comme votre poupée…
- Quoi, ma poupée…
- Vous lui avez coupé la tête ! Une si jolie poupée…
- Jamais de la vie !
- Et qui a fait ça ? Ce n’est pas le chat, tout de même !
- Vous n’êtes qu’une vieille folle.
Puis elle éclata de rire en imaginant la scène :
- J’ai toujours pensé qu’il était fou, ce chat. Il a dû la prendre et la secouer jusqu’à ce qu’elle en perde la tête. Ah c’est tellement drôle !
Annie haussa les épaules ; Séraphine avait toujours le dernier mot, il était impossible de discuter avec elle, elle trouvait un argument ou une esquive pour tout. Elle se moquait éperdument des sermons et des remarques, elle disait qu’ils ne la concernaient pas, qu’il s’agissait d’une erreur ou d’une injustice criante envers la pauvre enfant perdue qu’elle était, recueillie par une pitié malsaine. Cette dernière image tragique provoquait de véhémentes protestations qui la faisaient rire et elle s’enfuyait sans en écouter davantage.
A table, Séraphine, qui démontrait chaque jour l’agilité de ses doigts et la maîtrise de ses gestes, en dessinant, peignant ou brodant à merveille, semblait soudain en être totalement dépourvue. Tous comme la vaisselle et les bibelots, les couverts renonçaient à lui obéir et les morceaux de nourriture atteignaient rarement sa bouche, tombant sur sa serviette parfois, mais plus souvent, par un petit mouvement de menton adéquat, sur son corsage, sur son tablier, sur la nappe, ou par terre. Auquel cas le chien Titus accourait pour se régaler, mais recevait un bon coup de pied. Madame Harper la suppliait de ne pas faire de mal à ce pauvre chien et Paul rêvait en secret que Titus mordît sa tortionnaire une bonne fois pour toutes.
Séraphine, toujours sale, devait se changer plusieurs fois par jour et elle adorait ça ; elle avait tant de toilettes différentes, toute plus jolies les unes que les autres, que cela aurait été gâché de ne pas pouvoir les mettre toutes à la fois. Cet ingénieux stratagème de gaucherie répétée lui permettait de donner libre cours à sa coquetterie. Madame Harper, résignée pourtant, ne sachant plus quelle prière adresser au Seigneur pour qu’il l’aidât à maîtriser les mauvais penchants de leur petite protégée, la suppliait régulièrement de bien vouloir faire un effort, car laver toutes ces chemises, ces tabliers et toutes ces robes constituait un énorme surcroît de travail pour Annie.
- Vous n’avez qu’à payer une blanchisseuse, rétorquait Séraphine. Toutes vos amies le font.
Elle avait raison, et Madame Harper se demandait bien comment elle pouvait le savoir. Ce n’était pas compliqué pourtant, Annie l’avait deviné depuis longtemps : elle adorait écouter aux portes. Madame Harper conclut cependant qu’elle avait raison, et qu’elle en parlerait à son mari. Ils pouvaient certainement se payer les services d’une blanchisseuse extérieure. Annie n’était plus toute jeune, il était temps d’alléger sa tâche, il faudrait même songer à la remplacer un jour. Un enfant de plus et elle était submergée, elle qu’ils avaient connue si dure à l’ouvrage, travaillant sans relâche, heureuse de voir « sa » maison briller du sol au plafond, comme elle se plaisait à le dire autrefois. Elle n’arrivait plus à tout faire comme avant… Cette pensée réconfortante qu’Annie était coupable de tout apaisait momentanément Madame Harper.
Les bottines de Séraphine subissaient également un sort tout à fait inhabituel et elle les usait trois fois plus vite qu’Eliza. Elle disait que c’était normal, que son pied continuait de grandir, que ce n’était pas sa faute. Mais, à part les réelles questions de croissance, les chaussures d’Eliza et de Paul conservaient leur aspect neuf pendant toute la durée qu’il fallait au pied pour atteindre une nouvelle limite. Le problème était donc ailleurs. Dès qu’ils sortaient en promenade, Séraphine, sous prétexte de nettoyer ses charmantes bottines, prenait du gravier et frottait le cuir, malgré les tentatives d’Annie pour l’en empêcher. Et surtout, elle adorait se jucher sur des cailloux pointus et elle tournait, tournait jusqu’à ce que la semelle perçât. En quelques jours, une paire neuve devenait inutilisable.
- Mais pourquoi fais-tu ça ? demandait Eliza, agacée.
- Je ne fais rien de mal ! N’ai-je pas le droit de m’amuser un peu ?
- Ce n’est pas un jeu que de percer ses bottines ! Maman doit constamment t’en acheter des neuves !
- Oh Mademoiselle Pimbêche, je le dirai à votre papa que vous êtes méchante et jalouse !
- Et moi je dirai que tu frappes sur Paul, que tu le traites de fille et que tu le fais pleurer.
- D’accord. On verra bien qui il croira.
Et Monsieur Harper ne sachant comment départager ces demoiselles, et Paul ne voulant pas dénoncer Séraphine qui l’effrayait, se mettait en colère et s’en prenait à son épouse, l’accusant de ne pas surveiller les enfants correctement. Après de violentes et stériles disputes, tous les deux réussissaient pourtant toujours à abandonner leurs griefs et à se mettre d’accord :
- Cette pauvre enfant, cette pauvre enfant… Elle a eu une vie tellement dure jusque là. Il faut encore qu’elle apprenne. Nous devons être patients.
Et ils demandaient à Eliza de cesser ces enfantillages et de mettre à un terme à sa jalousie mal placée.
Personne ne pouvait s’expliquer comment apparaissaient tous ces accrocs dans ses robes et ses tabliers. Même Eliza ne réussit jamais à la prendre en défaut. Les coutures et les ourlets se défaisaient, le tissu se déchirait et Séraphine affirmait qu’on achetait pour elle des tissus de moindre qualité. Et quand on lui assurait qu’il n’en était rien, elle se mettait à pleurer :
- Alors, c’est que je n’ai vraiment pas de chance, et vous croyez tous que je le fais exprès. Moi qui vous suis si reconnaissante, chaque jour, de votre grande bonté envers moi.
Madame Harper priait le Seigneur encore plus qu’avant pour qu’il lui accordât son soutien, et qu’il la rendît plus forte, plus charitable, plus patiente. Annie quant à elle, dont la bonne humeur éclairait la maison depuis tant d’années, ronchonnait désormais la plupart du temps. Monsieur Harper, quand il rentrait du travail le soir, déclarait qu’il était fatigué de son dur labeur pour faire vivre tout le monde, qu’il aspirait à un repos légitime et qu’il n’était pas dans ses attributions de devenir juge tous les soirs pour départager tous leurs litiges à tous, et de pourvoir à l’éducation de ces enfants insupportables.
L’ambiance chez les Harper, autrefois douce et apaisante, évoluait en disputes permanentes, auxquelles les bouderies des uns et des autres, apportaient d’éphémères moments de rémission.
Un soir Monsieur Harper pria Séraphine venir lui parler dans son bureau. Il avait l’air grave et Madame Harper les suivit, les yeux embués de larmes. Séraphine éprouva une petite crainte ; encore une réprimande ? Une dénonciation peut-être ? Satanés Eliza, Annie, Paul…
- Ferme la porte et assieds-toi, Séraphine. Voilà, ma chère petite, nous avons une triste nouvelle, une bien triste nouvelle…
Séraphine eut peur cette fois. Voulaient-ils se débarrasser d’elle ? Avait-elle été trop loin cette fois ? Elle trouvait extrêmement amusant de les pousser à bout, ces gens si bien élevés, de les faire enrager, de bousculer leur tranquillité et leur bien-être injustes. Ils étaient si imbus d’eux-mêmes, si fiers de leur belle maison, de leur belle calèche… un monde luxueux qu’ils connaissaient depuis l’enfance, et que leurs enfants, élevés dans la même logique, estimaient on ne peut plus normal. Or, ils ne méritaient pas plus que d’autres tous ces avantages. Ils avaient juste eu la chance de naître au bon endroit. Elle éprouvaient beaucoup de reconnaissance pour eux, qui lui avaient permis d’entrer dans ce paradis, mais elle aurait voulu pouvoir emmener avec elle tous les malheureux de la terre. Sa situation à elle relevait de la simple chance. Elle se sentait coupable et elle leur en voulait terriblement. Mais pour rien au monde désormais elle ne voulait quitter ce confort, ces belles choses et le bonheur d’apprendre.Voulaient-ils la renvoyer dans son taudis ?
- Séraphine, tes parents sont morts.
- Ah ! soupira-t-elle, une main sur le cœur. Ce n’est que ça, vous m’avez fait peur.
Monsieur et Madame Harper échangèrent un regard, stupéfaits.
- Bon débarras, s’écria encore Séraphine. Comme ça je suis votre petite fille pour la vie !
- Mais Séraphine, ce sont tes parents ! N’éprouves-tu donc pas la moindre tendresse pour eux ?
- Vous rigolez ? Des gens soûls toute la journée, des feignants qui me tapaient dessus tous les soirs. Où les a-t-on retrouvés ? Noyés, complètement imbibés d’alcool, au fond de la Tamise ? Ou tabassés par ceux à qui ils devaient de l’argent. Des bons à rien, des ordures !
- Séraphine ! Surveille ton langage ! s’écria Monsieur Harper.
- Séraphine… comment as-tu deviné ? Ils ont été sauvagement assassinés par des créanciers…
- Bien sûr, il fallait s’y attendre. Et moi je répète, bon débarras. Autre chose ?
- Non, Séraphine, non… répondit Monsieur Harper, déconcerté. Tu peux retourner à ton piano avec Eliza.
Elle repartit en chantant et dansant, et elle chantait encore le lendemain en s’éveillant dans sa jolie chambre. Pas tout à fait tranquille néanmoins, elle s’inquiéta de son sort auprès de Monsieur Harper qui partait à la banque. Il lui confirma que lui et son épouse lançaient immédiatement une procédure d’adoption, laquelle leur serait certainement accordée. Rassurée, elle repartit en chantant.
Séraphine grandissait et sa beauté s’épanouissait d’autant qu’elle prenait de plus en plus d’assurance, tant dans l’attitude que dans les propos. Elle étudiait maintenant avec le même précepteur qu’Eliza car, bien qu’elle fût plus jeune, elle avait atteint, voire dépassé son niveau. Elle détestait d’ailleurs attendre qu’Eliza eût terminé ses exercices, alors qu’elle brillait par sa rapidité, et passait le temps à tapoter sur le bureau avec ses doigts, ce qui exaspérait Monsieur Taylor.
- Mademoiselle Séraphine, voulez-vous bien cesser. C’est très agaçant !
- Et c’est bien pour cela que je le fais, grand nigaud.
- Grand nigaud ? Mais je ne vous permets pas.
Il alla plusieurs fois se plaindre à Madame Harper des agissements et des insultes de Séraphine, confirmés d’ailleurs par Eliza, mais Madame Harper répétait toujours la même chose, et depuis plusieurs années maintenant :
- Je vous en prie. Cette enfant a beaucoup souffert. Nous devons être patients. Mais toi, Séraphine, fais un effort je t’en prie.
- Oh je vous le promets, Madame Harper, répondait-elle avec une révérence ironique.
Madame Harper ne possédait aucune arme ; rien ne l’avait préparé à élever une enfant rétive et moqueuse. Elle avait été élevée elle-même dans une douceur de tous les instants et le comportement de Séraphine la déconcertait et l’attristait. Son éducation ne lui avait pas appris à hausser le ton, à montrer de l’autorité, à s’imposer. N’était-ce pas le rôle du mari ? Mais son mari n’était pas à la maison tout le temps et dans le cercle social auquel ils appartenaient, des cas de rébellion de ce genre n’existaient tout simplement pas.
Monsieur Taylor menaça bientôt de donner sa démission et Annie, qui l’entendit, rétorqua qu’elle allait l’imiter. Séraphine la détestait et inventait toutes sortes de sottises pour la rendre responsable de fautes qu’elle n’avait pas commises. Madame devient bien savoir, depuis le temps qu’elle travaillait chez elle… jamais elle n’avait eu à se plaindre de ses services. Sans doute était-elle trop vieille maintenant. Après tout, son mari et elle avaient économisé toute leur vie, il était probablement temps pour eux de se retirer dans la petite maison qu’elle avait héritée de sa pauvre maman à la campagne ; le potager et la basse-cour leur offriraient tout ce dont ils avaient besoin.
Madame Harper ne prononça pas un mot, et monta dans sa chambre en pleurant. Eliza tenta en vain de la consoler et Monsieur Harper dut vaquer le soir aux tâches normalement attribuées à la maîtresse de maison et s’en montra fort contrarié. Il sermonna Séraphine.
- Tu est grande maintenant, presque une jeune fille. Tu n’as plus l’excuse d’être « la pauvre petite fille aux allumettes » que nous avons trouvée devant notre porte. Nous t’avons ouvert notre maison, notre cœur, les enfants t’ont accueillie comme une sœur. Et tu nous remercies avec des caprices et des comportements sans cesse plus extravagants. Je ne te passerai plus la moindre bêtise, la moindre lubie. J’ai parlé de toi à notre révérend, tu sais. Si tu ne te conduis pas bien, si tu ne fais pas de sérieux efforts, à l’âge que tu as maintenant, nous pouvons te placer dans une école où tu apprendras le métier d’institutrice. Et tu voleras de tes propres ailes, loin de nous, puisque nous ne sommes si insupportables à tes yeux. Je ne veux plus que tu détruises cette famille, entends-tu ? C’est terminé. Depuis que tu es là, tout le monde est triste dans cette maison. Tu nous fais vivre un enfer. C’est à vous faire douter de continuer à aider son prochain…
Séraphine comprit qu’elle avait franchi une limite et qu’il lui fallait marquer un arrêt. Son envie impitoyable de revanche, concentrée sur cette famille somme toute plutôt agréable devait cesser. Au moins un temps.
- Oui j’entends bien, Monsieur Harper. Je comprends. Mais vous savez, passer de petite fille pauvre à petite fille riche m’a fait perdre un peu la tête je crois. Vous avez raison. Je suis grande maintenant. Si j’ai été une enfant pas assez sage, je serai une jeune fille irréprochable, je vous le promets.
Monsieur Harper soutenait son regard, sans un sourire, sans un signe d’approbation. D’habitude, elle le défiait. Cette fois, elle baissa les yeux, en signe de soumission. Elle en était consciente et prenait cela comme une humiliation, mais dans tout jeu, il faut savoir perdre une manche avant de gagner la partie. Elle comprit que tout n’était pas acquis, qu’elle avait peut-être surestimé les capacités de tolérance de la famille Harper et qu’ils pourraient bien lui retirer tout ce qu’ils lui avaient donné jusqu’à présent. Institutrice ? C’était un métier de vieille fille pauvre ! Jamais elle n’accepterait une telle déchéance. Alors qu’Eliza ferait un grand mariage, avec des centaines d’invités, puis vivrait tout le reste de sa vie comme la petite princesse qu’elle était déjà ? Cette fille laide et sotte ? Il n’en était pas question.
Elle devait changer, se calmer, donner le change. Mais ses bonnes résolutions, provoquées par les menaces de Monsieur Harper, tombèrent assez vite dans la trappe des oubliettes. Elle se mit en tête de se marier au plus vite, avant Eliza l’aînée, qui serait très vexée, et pour cela, il lui fallait trouver un fiancé non seulement riche mais aristocrate. Elle pourrait quitter la maison et mener sa propre vie qui serait belle comme un conte de fées.
Par pure méchanceté vis-à-vis de ces gens qui ne comprenaient rien à rien, elle redoubla ses méfaits, et Madame Harper, désespérée par l’échec total de la belle mission qu’elle s’était fixée autrefois, ne sortait plus de sa chambre en proie à une violente dépression. Monsieur Harper, préoccupé par l’état de sa femme, ne surveillait plus vraiment les agissements de Séraphine qui se crut alors maîtresse des lieux. Annie haussait les épaules et rayait sur un calendrier les jours qui la séparaient de sa liberté, car elle avait confirmé son départ aux Harper.
Les colères de Séraphine se déchaînaient, sans motif apparent, et se succédaient. Elle déchirait ses vêtements, décrétant que ceux d’Eliza étaient plus beaux, car on y consacrait plus d’argent. Elle jetait livres et cahiers d’études dans les poubelles, clamant qu’il était hors de question qu’elle s’instruisît davantage puisqu’on envisageait de l’abandonner pour qu’elle devînt institutrice, lui laissant le choix du célibat ou d’un mariage terne avec un révérend de province. De toute façon, aucune institution ne voudrait la garder, de par son caractère, et la négligence qu’elle apportait désormais aux études. Elle serait la honte de l’institution si on la forçait à y aller, elle serait renvoyée et reviendrait se venger de cette famille diabolique.
Malgré cette immense fureur qui bouillonnait en elle, Séraphine ne perdait pas de vue le but ultime qui la délivrerait de cette tragédie permanente. Elle tirait la langue à toutes les jeunes demoiselles du quartier mais adressaient des œillades équivoques aux jeunes hommes à marier, principalement s’ils étaient héritiers d’un titre. Sa réputation était exécrable mais sa beauté de éclatante ne décourageait pas les jeunes prétendants. Séraphine entreprit aussi, par amusement, de faire « l’éducation » de Paul et Eliza, qui comme tous les adolescents de leur époque, n’avaient aucune idée de ce qui pouvait se passer entre un homme et une femme après le mariage. Avec force dessins très évocateurs, elle leur expliqua la façon dont on faisait les enfants. Elle appuyait ses dires en soutenant qu’elle avait bien souvent vu ses parents s’agiter sous ses yeux et que même leurs parents, oui leurs propres parents, n’avaient pas fait autrement pour les concevoir. Et, ajoutait-elle en riant, ils étaient encore très inventifs pour leur âge, car elle les observait par le trou de la serrure et le spectacle était fort instructif. Madame Harper qui un jour se décida à descendre prendre le thé avec ses enfants, elle qui ne quittait plus sa chambre, tomba sur l’un de ces dessins, fondit en sanglots et remonta aussitôt. Eliza et Paul se regardèrent, dépités. Mais au moins, bien qu’ils fussent au début très choqués, ils pensaient en eux-même qu’il n’était pas inutile d’avoir eu ces leçons de vie qui ne faisaient pas partie du cursus habituel.
Séraphine se rendait souvent dans la cuisine où sa blague favorite consistait à saupoudrer de sel, ou de sucre, les plats en préparation, afin que la cuisinière fût grondée. Pour se faire pardonner, elle cueillait des bouquets de fleurs dans le jardin, qu’elle souhaitait monter elle-même dans sa chambre à Madame Harper pour lui montrer son affection et sa bonne volonté… Elle choisissait ses fleurs préférées mais les coupait juste sous la corolle, de façon à ce qu’on ne pût en faire quoi que ce fût... tandis que, dans le parc, les tiges se dressaient raides et nues, les unes à côté des autres. « Oh suis-je bête, suis-je bête… » se lamentait-elle, en éclatant de rire.
Un jour que Titus l’agaçait – elle n’avait jamais aimé cet affreux cabot, qui venait toujours lui mordiller les chevilles – elle le prit sur ses genoux et l’étrangla. Quant au chat, il eut la queue coupée au couteau de cuisine…
Madame Harper était au bord de la folie, le médecin de famille s’inquiétait, et Monsieur Harper ne savait plus vers qui se tourner. Séraphine avait raison de se moquer de ses projets : qui voudrait d’elle dans une institution en effet ? Ses hauts faits couraient le quartier, la ville entière de Londres était probablement au courant.
Le révérend décréta qu’elle était possédée et organisa des prières communes auxquelles elle refusa bien évidemment d’assister. Elle chantait et elle criait plus fort que lui. Chargé de lui donner des cours particuliers pour essayer de lui faire entendre raison, il fut rapidement accusé d’avoir pratiqué envers elle des gestes obscènes et elle le répétait partout, afin que toute la paroisse fût bien au courant.
Le temps passait. La maison Harper vivait dans une sorte de folie, menée par Séraphine. Les plus résignés courbaient la tête et continuaient leur vie en l’ignorant, ce qui la mettait dans une rage folle. Mais au moins avaient-ils l’impression de maîtriser quelque peu leur destin.
Ainsi, Eliza rencontra un jeune homme tout à fait charmant dont le père était comte. Elle avait hâte elle aussi de quitter la maison et créer un foyer calme et plein de tendresse. Le plus beau mariage de Notting Hill s’annonçait et pour Eliza la vie s’annonçait radieuse. Mais Séraphine ne voyait pas du tout les choses de cette façon. Elle devait se marier la première pour rabattre le caquet de cette jeune impertinente et ce jeune homme beau et riche serait pour elle. Cette imbécile d’Eliza, laide comme un pruneau, ne méritait certainement pas un aussi beau parti. Elle, si.
Pourtant, les candidats ne se bousculaient pas, car aucune famille ne voulait lier son destin à celui de la « possédée de Notting Hill ». Monsieur et Madame Harper avaient beau essayé de dresser d’elle un portrait plus flatteur, sa réputation l’avais mise au ban de la société et ils craignaient bien que cela fût pour longtemps.
Mais Séraphine avait jeté son dévolu sur le fiancé d’Eliza. Elle était si belle, et si charmante quand elle le voulait, que le jeune homme tomba bientôt amoureux fou de cette brûlante et énigmatique déesse, qui éclipsait complètement la timide et pas très belle Eliza.
Séraphine se gardait bien de montrer au futur comte et à sa famille ses mauvais côtés, lors des rencontres familiales, s’efforçait même de faire oublier ce qu’on pouvait dire sur elle autrefois ; elle jouait les jeunes filles parfaites, et y parvenait tellement bien que le jeune homme s’époumonait désormais dans tous les salons pour affirmer à quel point le procès que l’on faisait à cette jeune demoiselle était infâme. L’opprobre et le doute éclaboussèrent toute la famille Harper.
Trois semaines avant le mariage prévu avec Eliza, les deux amoureux s’enfuirent et on ne les vit plus jamais. On apprit un jour qu’elle avait tué son mari, en volant son argent, et était partie avec un aventurier qui courait les mers sur tous les océans.
La famille Harper, éreintée, ne s’en remit jamais. Madame Harper fit une maladie nerveuse et son mari dut la faire interner. Il vécut seul, plongé dans ses livres, pour le restant de ses jours. Eliza décida de devenir religieuse car elle ne voulait plus entendre parler jamais de fonder une famille et préférait se consacrer à Dieu, qui jamais ne lui ferait de mal. Paul, le gentil petit Paul, souffre-douleur que l’on n’écoutait pas, se jeta un jour dans la Tamise, alors qu’il vivait désormais seul avec son père. On retrouva son corps habillé en fille.
Mais pourquoi tant de haine ?
Sans doute parce que cette histoire avait mal commencé. Malgré tous les efforts des Harper, il était difficile de faire oublier le fossé qui séparait les nantis de ceux qui n’avaient rien.
Le temps perdu, le temps de l’humiliation et du désespoir, se rattrape-t-il jamais ?
 

UNE PETITE FILLE MODELE
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