11 Avril 2026
Cette nouvelle a participé à un concours dont le thème était : « Mettez-vous dans la peau d’une exploratrice ». Longueur imposée.
J’ai toujours été passionnée d’Histoire. Surtout par les Temps Archaïques, avant le Jour Zéro, car ils me semblaient si étranges et fascinants. Le sujet était peu évoqué à l’école, il n’était approfondi que pour ceux qui décidaient de se spécialiser en Histoire, comme moi, experte en histoire comparée, en sociologie environnementale, en technologie en milieu hostile et entraînée en permanence pour des explorations hors de la Bulle, les premières depuis le Jour Zéro.
Cinq cents ans avaient passé, en effet, depuis la fermeture de la Bulle. Dehors, tout était irrespirable, d’une chaleur extrême, pollué, radioactif, sans compter les virus et les bactéries qui subsistaient dans quelques zone humides près des océans ; les ancêtres qui n’avaient pu trouver de place dans la Bulle étaient désormais tous morts ; quelques survivants avaient réussi à faire naître quelques enfants, mais les conditions étaient telles qu’ils moururent à leur tour.
Les scientifiques de la fin de l’époque Archaïque avaient alerté les responsables de la planète pendant de longues années sur les dangers qui menaçaient la Terre dès la première révolution industrielle puis jusqu’au réchauffement global qui s’installa le siècle suivant.
Ainsi qu’ils l’avaient prévu, les océans montèrent, réduisant les continents, poussant des hordes de migrants s’installer là où la surpopulation causait pourtant toujours plus de misère, engloutissant toute l’Océanie et la partie littorale de l’Europe dans les flots ; l’Afrique et le Moyen-Orient n’étaient plus qu’un immense désert brûlant, l’Asie avait disparu dans les ouragans, ainsi qu’une partie de l’Amérique du Sud. Dans ce qui restait de l’Europe, les guerres opposaient les pays : guerres de conquête, tout le monde voulant sa part des nouvelles terres agricoles du Grand Nord ; guerre de l’eau, parce qu’il ne pleuvait pas pendant des mois entiers ; guerre bactériologique avec des virus qui s’échappaient des laboratoires car, dans tout ce chaos, les bâtiments devenaient trop vétustes et la sécurité aléatoire, ou transmis par les animaux qui, n’ayant plus d’habitat et de nourriture, avaient gagné les villes. Quelques bombes nucléaires furent lâchées, éliminant des pans entiers de population.
Notre pays était le plus puissant du monde et survécut beaucoup mieux ; le Gouvernement fit construire la Bulle où seuls les cent mille personnes les plus méritantes et les plus riches furent invitées. On leur demanda de transférer leurs comptes dans les nouvelles banques de la Bulle, avant que celles de dehors ne ferment leurs portes. Tout avait été soigneusement préparé à l’avance, dans les moindres détails, par notre Sauveur, Nelson Zubercker, le fils de celui qui inventa Daybook. Pardonnez-moi… je me doute que plus personne désormais ne sait ce qu’est Daybook… c’était un réseau de communication ingénieux, mais qui devint obsolète avec les écrans aériens et la télépathie organisée. Pourquoi les riches ? Parce qu’il fallait beaucoup d’argent pour participer au coût exorbitant de la Bulle, équipée d’une atmosphère artificielle, de forêts et de rivières, de villes sûres, sans criminalité, de maisons luxueuses, de jardins merveilleux, de transports hyper rapides, de robots et d’androïdes pour toutes les activités et de l’énergie renouvelable disponible partout. Il fallait aussi pouvoir payer pour avoir accès à la jeunesse et à la santé permanente que nous procurait la science, très coûteuse, qui permettaient d’atteindre l’âge de cent quarante ans tout en gardant l’apparence de nos vingt ans. Cent mille, c’était un bon chiffre. Suffisamment pour que l’humanité se reproduise avec une bonne distribution de gènes différents. Le problème d’une éventuelle surpopulation avait été réglé : un couple ou un trio ne pouvait prétendre à avoir un bébé que lorsqu’un vieillard décédait. C’était écrit dans la constitution. Et je trouvais ça magnifique. Comment faisaient-ils autrefois, mourant dans la souffrance, la déchéance, quelle barbarie ! Aujourd’hui, nous sommes tous inscrits sur la Liste des Morts qui s’active quand vous fêtez votre cent-trente-neuvième anniversaire. Ceux qui souhaitent élever un enfant, inscrits sur la liste des Aspirants, sont appelés, dans l’ordre chronologique du dépôt de leur demande. Celui qui doit partir se rend au Grand Centre du Sommeil, où une fête est organisée avec sa famille et ses amis ; puis on lui fait une piqûre et il quitte ce monde très paisiblement. Et les Aspirants pouvaient alors commander un bébé dans le Centre Génétique.
Autrefois, dans les Temps archaïques, les gens pouvaient être laids ou gros, grands, petits, la peau n’était pas de la même couleur selon les pays ; les gens se battaient entre eux parce qu’ils ne se ressemblaient pas. Et ils vieillissaient. La peau se ridait, comme une pomme qu’on a oubliée, tout le corps s’affaissait, pendouillait, les articulations se bloquaient, les cheveux devenaient blancs, tombaient, ainsi que les dents, et ils devenaient tous déments… Maintenant, dans la Bulle, nous sommes tous beaux, jeunes et en bonne santé. Les robots du Centre Génétique s’occupent à éliminer tout défaut dans les gènes et à répartir équitablement les différences physiques, afin que chaque communauté ait exactement le même nombre de membres.
Revenons à mon travail, c’est de ça dont il est question, n’est-ce pas ?
Pour cette grande exploration hors de la Bulle, la première de tous les temps, nous étions tous très excités et très fiers d’avoir été choisis par l’Académie. La Bulle entière suivait l’événement. Qu’allions-nous trouver dehors ? L’air serait-il redevenu respirable ? Les arbres avaient-ils repoussé ? Une nouvelle forme de vie était-elle apparue ? Autant de données qui pouvaient enrichir notre vie et améliorer encore plus notre condition et notre environnement. Des machines faisaient régulièrement de nombreux relevés et prenaient des photos ; on avait une idée assez précise de l’état de la planète, mais une expédition humaine était maintenant nécessaire.
Lorsque nous sortîmes, nos combinaisons nous indiquèrent que l’air était pur, la radioactivité avait bel et bien disparu, pas question cependant d’enlever nos protections : les analyses affichaient encore des taux inquiétants de virus et de bactéries, auxquels nos corps ne pouvaient évidemment pas être exposés. Si la végétation avait repris ses droits, le sol était quant à lui toujours jonché d’immondices divers, et notamment ces curieux plastiques qu’ils fabriquaient en quantités énormes dans les anciens temps et qui sont aujourd’hui totalement inexistants dans la Bulle. Tout ce qui avait été habité par l’homme était sale, laid, aussi dégoûtant que ce que nous avons appris à l’Ecole. Des animaux qui ressemblaient à des rats, couraient partout, cherchant de la nourriture probablement. Nous vîmes quelques vertébrés, qui avaient muté, ainsi que des insectes. Les animaux n’existent plus dans la Bulle. Ils ne servent à rien et sont vecteurs de maladies.
Nous avions plusieurs itinéraires différents à parcourir, et plusieurs jours devant nous, pour recueillir un maximum d’informations. Nous devions par ailleurs, ramasser des échantillons de diverses choses, et notamment un maximum de plants de tout ce qui pouvait pousser.
Et puis soudain, au détour d’une route envahie par les herbes, nous avons rencontré des hommes… Ils ne nous ressemblaient pas du tout, mais nous avions tous vu de nombreuses photos, il n’y avait pas d’erreur possible. Ils n’étaient donc pas tous morts ? Où s’étaient-ils cachés pendant tout ce temps ? Comment nos scientifiques ne les avaient-ils pas découverts ? Vivaient-ils sous terre ? La force de vie... c’est incroyable.
Ils s’enfuirent en nous voyant, mais certains, plus curieux, finirent par s’approcher. Ils présentaient d’étranges malformations. Certains n’avaient plus de bras, ou un seul œil, ou pas d’oreilles… sans doute les effets de la radioactivité et des gènes altérés, qui avaient ensuite été transmis de génération en génération. Leur peau était crasseuse, épaisse, encore lisse pour certains, mais étonnamment plissée pour d’autres, sans doute les plus âgés. Leurs cheveux rêches, hirsutes, n’avaient bien sûr jamais vu de robot coiffeur. Ils portaient d’étranges vêtements, visiblement fabriqués avec ce qu’ils pouvaient trouver dans leurs recherches quotidiennes, des bouts de tissus, des agrafes de métal, des morceaux de cet infâme plastique…
Ils étaient une poignée, des grands, des petits, à nous regarder, immobiles, les yeux écarquillés… Nous prîmes quantités de clichés.
Nous ne pouvions cependant pas rester plus longtemps. Notre emploi du temps était établi à la seconde près pour ne pas perdre d’énergie superflue ni prendre de risques face aux germes étrangers auxquels nous n’avions jamais été confrontés.
Mais ce que nous avions vu, des survivants, nos ancêtres, eut un retentissement énorme dans toute la Bulle. C’était une immense découverte et le Président jugea qu’il nous fallait aller chercher quelques spécimens. Ce fut la deuxième mission à laquelle je participai. Il nous fallait ramener deux hommes, deux femmes, deux enfants, deux vieillards. On les a d’abord placés en quarantaine dans un sas de décontamination, puis des soignants sont allés les laver et leur donner des vêtements. Ils se montraient assez récalcitrants, bredouillant une langue que nous ne comprenions pas, mais leur hostilité était probablement provoquée par la peur que nous leur inspirions. Un programme informatique fut lancé pour déchiffrer leur langage. On les installa dans un bel appartement vitré. Ils restaient assis la plupart du temps, parlant entre eux, regardant avec une sorte de curiosité apeurée les visiteurs qui venaient en nombre au Centre pour les voir derrière les murs transparents.
Alors, les Maîtres s’insurgèrent. Allait-on traiter ces hommes comme les noirs l’avaient été aux Temps archaïques, montrés dans les zoos, auscultés, mesurés, considérés comme des animaux ? La population ne savait que penser de ce débat ; la plupart des gens avait oublié depuis longtemps les Temps archaïques, seuls ceux qui faisaient des études supérieures connaissaient bien cette époque. Certains se demandaient même ce que voulait dire ce terme de « noirs » auxquels on comparait les ancêtres. La communauté noire s’étonnait qu’on ne leur en eût jamais parlé. Il leur fut répondu que tout cela n’était que légende.
Peu de personnes s’intéressaient donc aux discussions lancées par les Maîtres, elles n’avaient aucun sens pour la plupart des gens. Moi-même, très diplômée, je ne voyais pas ce qu’il pouvait y avoir de mal à étudier le comportement de ces créatures qui n’avaient plus beaucoup de choses en commun avec nous. Les Maîtres ne furent pas écoutés.
Lorsque le décodeur fut prêt, le Président lui-même, dans un moment solennel, s’adressa à eux, devant les transmetteurs de toute la Bulle.
- Bonjour mes amis. Nous sommes heureux de vous accueillir parmi nous. Nous espérons votre active collaboration pour en savoir plus sur l’état de la Terre aujourd’hui, afin d’enrichir nos données pour le futur.
Le plus grand des ancêtres prit la parole et demanda :
- Vous êtes des extraterrestres ?
Le Président sourit.
- Non, nous ne sommes pas des extraterrestres. Nous sommes les hommes de la Bulle, nous avons grandi ici, protégés de tous les dangers.
- Et pourquoi pas nous ?
- Ainsi en a décidé notre Sauveur Zubercker. La Terre était anéantie. Nous avons été choisis pour être les pionniers de la nouvelle Histoire du monde. L’humanité était censée disparaître.
- Mais nous sommes nombreux dehors ! On a du mal à trouver de quoi manger. On est bien content que vous nous ayez trouvés. Nous allons vous dire où sont tous ceux que nous connaissons et peut-être pourrez-vous même aller récupérer ceux qui sont égarés sur d’autres continents.
Le Président fronça les sourcils.
- Non, nous ne sommes pas là pour vous accueillir tous. La Bulle est prévue pour un certain nombre de personnes, constant. Vous ne pouvez pas en faire partie. Nous souhaitons juste votre collaboration pour connaître mieux les Temps archaïques et procéder à des expériences scientifiques.
L’ancêtre s’entretint avec ses congénères. Ils se levèrent tous, menaçants.
- Nos familles sont restées dehors ! Il faut aller les chercher.
Le Président répéta qu’il n’en était pas question.
Alors, ils se précipitèrent sur les vitres qu’ils se mirent à frapper avec force, montrant leurs dents, comme des animaux en colère. La foule cria et je gage que chacun derrière son écran aérien, dans toute la Bulle, fut tout autant épouvanté que nous.
L’opération fut immédiatement arrêtée. On renvoya les ancêtres d’où ils venaient et on décida de refermer la Bulle pendant au moins cinq cent autres années.
Et c’est ainsi que se termina ma brillante carrière d’exploratrice...