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Le cabinet de lecture d'Alice

LE SYNDROME DU POT DE YAOURT

- Tu veux un yaourt à la fraise ou à l’abricot ?

- Je ne sais pas. Peu importe.

- Mais, tu dois bien savoir !

- Non ! Ça m’est égal. J’aime les deux.

- Mais il faut choisir !

Encore un qui ne comprenait pas. A croire qu’il était indispensable et de la plus haute importance dans la vie de savoir si l’on préférait la fraise ou l’abricot. Problème de riche. Les enfants qui meurent de faim ne se posent pas ce genre de questions…

Aurore n’avait jamais eu faim. Alors fraise ou abricot, on s’en fichait pas mal. Mais était-ce si simple ? Elle savait bien que non.

Elle se souvint de la petite fille minuscule qu’elle était, à quatre ans, sûrement pas plus, qui courait dans cette prairie, parmi les hautes herbes, les coquelicots et les bleuets. Son père pêchait dans la rivière. Sa mère cousait des vêtements pour sa poupée, installée sur une grande nappe pour ne pas être embêtée par les déplaisantes bestioles en tout genre. L’enfant chantonnait, reniflait les fleurs d’un air peu enthousiaste, puis les cueillait pour faire un bouquet et les donner à sa mère. Elle revint vers elle et lui tendit. Sa mère lui adressa un grand sourire et lui fit signe de s’asseoir près d’elle. Elle était absorbée par son ouvrage mais regardait de temps à autre son mari là-bas, puis sa fille et ses grands yeux tendres posés sur elle comme sur la statue d’une déesse.

Elle se tourna résolument vers son gentil ange blond et lui demanda d’un ton très sérieux :

- Tu préfères Papa ou Maman ?

Aurore fut surprise, et même un peu effrayée. Elle se rappelait très bien de ce sentiment qu’elle avait éprouvé alors, elle en frissonnait encore. C’était une drôle de question, à laquelle elle ne s’attendait pas du tout. Elle sentait que quelque chose n’allait pas et elle comprit instinctivement, et pour la première fois, qu’il existait des questions normales, auxquelles il était facile de répondre : As-tu faim ? Aimes-tu le chocolat ? Qu’as-tu fait à l’école ? Et puis d’autres… très compliquées.

Sa mère l’observait, négligeant cette fois sa couture. Puis elle répéta :

- Dis, tu préfères Papa ou Maman ? Tu dois bien savoir !

La petite fille leva ses yeux vers le ciel, comme si elle cherchait la réponse par-delà les nuages, bredouilla, se ravisa. C’était clair dans sa tête, mais elle devinait que sa maman ne serait pas contente. Alors elle continua de se taire.

- Voyons, ma chérie, reprit sa mère. Dis-moi ! Tu préfères Papa ou  Maman ?

L’enfant eut envie de pleurer, soudain, mais elle réalisait intuitivement que des larmes ne constituaient pas une bonne solution. La seule réponse qu’elle pouvait donner, elle la connaissait mais elle allait froisser sa maman et elle ne pouvait pas se résoudre à faire une chose pareille. C’était la seule façon de s’en sortir, pourtant. On verrait bien. Elle dessina avec son doigt un dessin sur la nappe, pour se donner une contenance, et répondit sans regarder sa mère :

- Les deux.

- Comment ça « les deux » ? Tu dois bien avoir une préférence. Tu peux bien me répondre. Ce sera notre petit secret. Je ne dirai rien à Papa.

Aurore fronça les sourcils. Elle confirmait ses craintes : la seule réponse qu’on attendait d’elle c’était « Maman » et elle aurait fait à cette dernière un immense plaisir en se conformant à son désir inavoué. Mais elle ne voulait pas mentir ; il lui semblait impossible de choisir, de reléguer son père en deuxième, elle les aimait tous les deux de la même façon ; et elle ne pouvait concevoir qu’une telle question lui fût posée. Elle savait qu’elle décevait sa mère en disant « les deux ». Mais elle aurait trahi son père en disant autre chose. Et même si elle cédait à sa mère, même s’il ne saurait jamais rien de l’affaire, elle ne pouvait se résoudre à accorder à sa mère un bonheur qui serait un mensonge. Mais là, elle la rendait malheureuse. Aurore le voyait bien : cette fois, elle se tut et continua à coudre sans plus dire un mot.

Mais elle ne s’avouait pas vaincue et se mit régulièrement à reposer la même question à Aurore. Qui invariablement, mois après mois, donnait la même réponse : « Les deux ». Au bout d’un long moment, peut-être une année, peut-être deux, sa mère finit par se lasser et stoppa ce harcèlement que la petite fille vivait très mal.

Aurore se retrouvait avec un grand chagrin au fond de son cœur : sa mère lui en voulait-elle ? Avait-elle du chagrin à cause d’elle ? L’avait-elle blessée ? En avait-elle conclu qu’elle préférait son père ? Mais ce n’était pas vrai. Elle ne préférait personne. Elle aimait les deux ! Les deux ! On n’avait pas le droit de la confronter à un choix impossible et finalement elle était fière de sa résistance vis-à-vis de ce qu’on avait tenté d’obtenir de sa part. Mais sa mère, elle le sentait bien, ne l’admettait pas et en concevait de la jalousie. Comment pouvait-elle se faire pardonner ? Comment lui faire comprendre qu’ils étaient tous les deux ses parents et que personne n’avait plus de valeur ; que c’était une chose impensable ?

Ce problème insoluble, Aurore le garda toute sa vie.

Elle grandit dans l’incapacité de prendre des décisions. Elle pesait chaque fois le pour et le contre, à l’infini, pour tout et n’importe quoi. Les conséquences d’un choix étaient innombrables, elle en avait le vertige, et il lui était impossible de trancher. Son comportement agaçait beaucoup son entourage. Si on pouvait accepter qu’elle s’interrogeât longuement avant de savoir si elle préférait faire une fac de lettres ou l’école vétérinaire… quand il fallait choisir le parfum d’un yaourt ou un film à la télé, cette manie devenait horripilante. Y compris pour elle, qui voyait bien que son indécision perpétuelle irritait en permanence les autres.

- Tu veux un yaourt à la fraise ou à l’abricot ?

- Je ne sais pas. Peu importe.

- Mais, tu dois bien savoir !

- Non ! Ça m’est égal. J’aime les deux.

- Mais il faut choisir !

Aurore ressentait la prise de décision, aussi infime soit-elle, et même si on lui demandait son avis, comme une agression envers autrui, une opposition, une cruauté, quelque chose qui pouvait blesser, elle avait l’impression d’imposer sa personne et de faire du mal. Cela l’empêchait de se défendre quand elle était attaquée. Si on lui faisait des reproches, elle admettait tout sans dire quoi que ce soit ; et si cela lui semblait non fondé, elle croyait que sa vision était erronée et que les gens avaient raison. Elle ne voulait blesser personne.

Ainsi, au travail, au lieu de se défendre contre des attaques injustes ou des coups sournois de la part de ses collègues, elle se réfugiait dans le silence ou pire, avec des larmes. Un jour un patron lui avait dit : « Mais quel cinéma ! ». Du cinéma ? Pourquoi disait-il cela ?

Lorsque sa mère, ou des copines lui disaient qu’elle ferait mieux de se coiffer comme ci, ou de s’habiller comme ça, elle obéissait. Elle se trouvait affreuse, que ça ne lui allait pas du tout, ou du moins qu’elle détestait ce genre, mais elle obéissait. Et elle s’en voulait, parce que ce n’était pas elle et elle aspirait à être libre. Elle voulait faire plaisir à tout le monde mais curieusement c’était toujours en se faisant du mal à elle.

Elle n’aimait guère donner son opinion, sauf à des proches lors d’une discussion animée. Car elle lisait beaucoup et se passionnait pour de nombreux sujets. Mais dès qu’un avis contraire s’affrontait au sien, elle retombait dans le silence, trop effrayée par les conflits ! Pourtant, ça l’exaspérait souvent quand elle entendait des gens parler de ce qu’ils ne connaissaient pas. Mais elle ne voulait surtout pas faire de vagues.

Petit à petit, cependant, en vieillissant, elle développa un système de défense qui lui convînt. Elle ne voulait plus subir. Au contraire, elle se mit à afficher sa différence. Elle entrait en rébellion. Ses parents votaient à droite ?  Elle se fit communiste. Ses copines s’habillaient en jupe droite et escarpins, cheveux courts et mèches blondes, elle s’habillait en rockeuse, voire en punk, puis plus tard en hippie et longs cheveux. Elle se mit à tenir tête aux patrons indélicats, stupides ou arrogants. Elle se mit à dire ce qu’elle pensait et personne ne comprit. Elle resta seule.

Et c’était très bien comme ça.

Elle préférait ses livres.

Et néanmoins, régulièrement, il arrivait encore qu’on lui demandât :

- Tu veux un yaourt à la fraise ou à l’abricot ?

Quand elle y songeait, elle se disait que tout avait commencé dans un joli champ d’herbes hautes, de coquelicots et de bleuets, un jour où une petite fille de quatre ans tînt tête à sa maman.

LE SYNDROME DU POT DE YAOURT
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